Pierre Arditi, Daniel Prévost, Benoît Poelvoorde, François Damiens, Jackie Berroyer, Bernard Le Coq, Jean-François Stévenin et Bernard Murat sont dans un bateau. Qui est-ce qui tombe à l'eau ? Tout le monde, à en croire la communauté cinéphile francophone et peut-être plus particulièrement la commu SensCritique, qui, puisqu'il s'agit de cinéma français, s'est jeté sur Adieu Paris à bras raccourcis. A leur décharge, il faut admettre que les occasions étaient trop belles. Check list : milieu parisianiste OK ; acteurs masculins OK ; absence d'explosions OK ; et puis ouh là là, il y a des blagues, vous rendez-compte, sexistes, sisi, même qu'à un moment un vieux drague une jeune ! En prison, directement. Moi-même, je n'étais pas très partant au début, je n'ai jamais été le plus grand fan des films réalisés par Edouard Baer même si je leur reconnais en général une originalité souvent intéressante (à défaut d'être toujours salvatrice). Mais plus j'essaie de comprendre pourquoi Adieu Paris se fait démolir, plus les preuves tendent vers un fait qui me semble de moins en moins discutable : ses spectateurs n'y comprennent rien. Alors, pas de souci, tant qu'on ne vient pas étaler son inculture dans des "critiques" torchées sur smartphone ; car 99% de celles que je lis n'ont manifestement pas la moindre idée de ce dont elles parlent. Et c'est là que ça commence un peu à me chatouiller le clavier.


J'ai l'impression que le grand public d'Adieu Paris ne sait pas que le film ne lui est pas adressé. Qu'aurait dû faire Baer ? Apposer un écriteau, façon Laurent Baffie dans Les Clés de bagnole, avertissant : "Ce film est une merde, n'y allez pas" ? Ouvrir le film sur une pancarte d'information expliquant qu'il n'y a pas de plan drone ? Peut-être barrer en gros Dwayne Johnson sur l'affiche ? Non, parce que là, je ne comprends pas. Qu'une partie de la presse soit dans le rejet à la rigueur, si elle a les références nécessaires pour comprendre et apprécier le film, cela ne me gêne pas plus que ça - je préfère lire un avis négatif argumenté d'une personne connaissant la filmo des artistes participant au film (que je peux même, et bien évidemment, accepter), que le premier guano venu de cinéphile 3.0 nourri aux diarrhées streaming hebdomadaires. Il y a un moment, il faut que ça sorte : je ne peux plus souffrir les opinions fondées sur une incompréhension manifeste de l'oeuvre, et sans doute pire que ça, sur un refus prémédité de lui donner sa chance partant lui-même de non-arguments fétides et largement (laaaargement) plus réactionnaires que le défaut qu'ils veulent eux-mêmes lui attribuer. "Le cinéma français c'est nul, ce sont toujours les mêmes films, gru gru" : s'il vous plaît, ne vous humiliez pas en public, allez sur Twitter, ce réseau est là pour ça, et puis ça ne vous prendra pas plus de signes. Oui, ça m'énerve.


Ca m'énerve, parce que j'étais à deux doigts de le laisser tomber, le Adieu Paris. Presque convaincu par la vindicte populaire, j'allais le bazarder sans lui accorder un regard. Et puis j'ai vu. J'ai ri (beaucoup), j'ai été ému (un peu), j'ai été scotché par ses interprètes. Et, bien sûr, j'ai compris. Je suis prêt à parier que la plupart des détracteurs du film seraient infoutus de citer de tête plus de deux films dans lequels a joué Arditi. De nommer ce petit vieux affable (indice : c'est Jackie Berroyer, pourtant notamment star de plusieurs films d'horreur bien hardcore, quoi, t'as pas vu Calvaire ?). D'imaginer que Bernard Le Coq, loin de n'avoir que des comédies populaires à son actif, a tourné chez Gavras et Haneke. Et, du coup, j'ai compris aussi que c'était normal pour ces personnes de n'avoir rien compris au film, qui fait quasiment de la connaissance du cinéma français un pré-requis pour l'apprécier, un peu de la même manière qu'on ne pouvait pas entrer dans un Blier des années 90 sans bien connaître son casting : Adieu Paris ne peut pleinement se livrer qu'à une personne familière de sa thématique centrale - l'acteur francophone, sexa ou septuagénaire, qui a commencé avec le cinéma et qui, à l'heure de passer le flambeau, préfère continuer de regarder dans le rétroviseur en songeant à sa jeunesse et à sa gloire passée.


Baer aura cette expression pour Poelvoorde, lancée avec l'intonation subtilement péteuse qu'on lui connaît : "je suis extrêmement mal à l'aise vis-à-vis de toi", avant d'enfiler son manteau et de quitter la Closerie des Lilas, haut-lieu réel de rencontres entre gens du septième art qui offre au film son unique décor. Poelvoorde nous met en effet mal à l'aise en moulin à paroles constipé et exclu, mis au ban de son groupe d'amis pour finir par picoler seul au comptoir. Arditi, entre deux saillies colériques que seul Bruno Podalydès osait encore capter, voit ses amis lui filer entre les doigts. Prévost, en fin de film, se désole de son caractère antipathique. Et Stévenin, dans tout ce barouf, se dessine une fausse moustache histoire d'amuser la galerie (spoiler : ça ne marche pas). C'est ce que raconte Adieu Paris : la fin d'un monde. C'est peut-être l'un des premiers films français à faire de sa propre extinction un thème conscient et pleinement assumé. Sans doute que jusqu'ici, personne n'osait vraiment y croire, parce qu'Arditi a encore une voix de stentor, parce que Prévost n'est même pas si ridé, et que Depardieu est quand même toujours sacrément en vie. Mais, avec le manque de fréquentation des salles, l'absence d'une réelle relève à ces acteurs qui n'ont pour remplaçants que des petits jeunes dont la popularité se mesure en followers et la domination de plus en plus écrasante des plateformes de streaming qui donnent plus facilement accès à une production multiple et internationale, Baer en fait le constat sans appel : le cinéma français tel que nous le connaissions est en train de disparaître.


Son élégance est de ne pas porter de jugement sur la génération qui lui succède, mais simplement de faire l'état des lieux d'une extinction autour d'une bonne chère finale. En reprenant, donc, le côté "documenteur" qu'avait tenté Blier (en mode plus fantaisiste) dans "Les Acteurs" : en mettant en scène les interprètes dans leurs propres rôles, en leur offrant ce qui ressemble à un ultime tour de piste. Et, quand même, en montrant au spectateur ce qu'il est sur le point de perdre, en le faisant s'interroger sur la façon dont il pourra apprécier le cinéma français une fois que ses gueules auront disparu. Apparemment, ça a l'air de réjouir tout le monde que ces bonshommes-là fassent bientôt partie du passé. Mais d'une part, ils ont tort (contre-sophisme, je ne vais pas non plus vraiment m'embêter à préciser pourquoi : je pars du principe que ceux qui lisent cette critique les connaissent vraiment), et d'autre part, ils ne font pas encore partie du passé. Il n'y a qu'à regarder, et écouter, les déchaînements délicieusemenent familiers de Pierre Arditi, les baragouinements paniqués de Poelvoorde, le sarcasme intimidant de Prévost pour comprendre que ces vieux-là n'ont pas tout-à-fait fini d'être jeunes. Quitte à avoir l'air ridicules, peut-être ; mais une énergie ridicule est, après tout, préférable à une amorphie consensuelle. Et ça, Edouard Baer l'a parfaitement compris en leur offrant de cabotiner à qui mieux-mieux dans une sorte de best-of débridé des archétypes qui ont en partie construit leur carrière (le gueulard, le vicieux, le maladroit...) dans une infinité de situations semi-improvisées où l'on a parfois paradoxalement l'impression de les observer dans leur intimité, au point de brouiller la frontière entre l'artiste et l'homme.


C'est une recette toute bête, qui tire des ficelles certes déjà bien rodées dans le cinéma français (non contente d'évoquer Blier, la démarche a aussi un petit quelque chose de kechichien période 2000s), mais qui tire de son casting une profonde singularité. Tout comme la meilleure façon de détester Adieu Paris est de ne rien connaître à son casting, la meilleure façon d'en tomber raide dingue est, inversement, de bien le connaître. A ceux qui ont construit leur culture cinématographique francophone sur les noms qui défilent à son générique, le film a toutes les chances de plaire : c'est un peu comme si on visitait un parc d'attractions pour boomers élevés au bon grain de la comédie française des années 90. Il y a vraiment des séquences où je n'en pouvais plus de rire, entre les pétages de plomb d'Arditi qui tape le point Godwin dans les cinq minutes suivant son apparition, les loghorrées constipées de Poelvoorde qui effare l'assistance par ses tentatives d'humour à la limite du suicide public, les bégaiements troublants d'authenticité d'un Berroyer en mode turbo-gâteux, ou les insultes sèches d'un Bernard Murat passant de la bonhomie à la menace en un claquement de doigts. Bien plus que dans les précédents films de Baer, il y a un véritable art à l'oeuvre dans l'écriture des dialogues, dans leur cisèlement, dans l'insertion de détails absurdes, qui m'ont fait percuter des blagues plusieurs minutes après. Des micro-répliques qui tombent avec coupant, à l'image de ce "Je m'en branle" qui sèche la conversation ou des "Ah" en réaction à d'intenses monologues de l'un ou l'autre.


Et il y a, aussi, une profonde poésie dans chaque personnage, dans certains plus que d'autres sans doute : les fêlures d'un Berroyer clairement atteint par la maladie qui l'empêche de tenir un discours cohérent, le numéro de séducteur de Bernard Le Coq qui se retrouve gentiment rattrappé par ses minables mais touchantes tentatives de drague. "Je ne suis pas un harceleur", explique-t-il à la serveuse à qui il fait du gringue dans l'une des scènes finales du film, où celle-ci le toise avant de le prendre en pitié. C'est peut-être ce qui pourrait arriver de mieux dans un futur proche au cinéma français, nous dit Baer : être pris en pitié. Alors, tant qu'il existe encore, tant qu'il y a des vieux pour le faire vivre et un résidu de public pour l'apprécier, profitons-en, bourrons-nous la gueule et rions de ces traits d'esprit qui seront, demain, sexistes, patriarcaux, fascistes ou les trois à la fois. Rions tant qu'on le peut encore ; parce que si les vieux du film ne se préparent pas des lendemains qui chantent, ceux qui les apprécient risquent la même gueule de bois.

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le 10 août 2023

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Seb C.

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