Rouen,années 70.On est en pleine campagne électorale et un affrontement entre colleurs d'affiches tourne mal à cause de Portor,une brute épaisse ultra-violente récemment sortie de prison,qui tue un militant adverse à coups de barre de fer avant de flinguer un policier venu en intervention.Le commissaire Verjeat,chef de la Brigade Criminelle,est très remonté suite à la mort de son subordonné et il décide de se faire Lardatte,le candidat aux élections qui emploie le furieux.Mais c'est compliqué,le politicien prétend ne pas connaître Portor,dit que ce n'est pas lui qui embauche son service de sécurité,et il est en outre protégé par tout un maillage de notables qui se serrent les coudes,cette bande d'élus,de magistrats et de policiers se sentant au-dessus des lois.Cependant le flic en a marre d'avaler des couleuvres et se hasarde à rentrer dans le lard de tout ce beau monde.Le réalisateur Pierre Granier-Deferre était un des principaux tenants de ce cinéma "qualité France" classique que vilipendait tant la Nouvelle Vague,et il faut avouer qu'en dehors de quelques réussites ses films étaient souvent lents et ennuyeux.Il signe pourtant avec "Adieu poulet" une jolie réussite du polar hexagonal de l'époque.Il est vrai qu'il s'appuie sur un excellent scénario de Francis Veber,déjà au taquet en ces temps reculés,qui adapte un roman de Raf Vallet,une des gloires de la Série Noire.La mise en scène est carrée,très dynamique,et chaque séquence est efficace et fait avancer le récit,avec beaucoup de déplacements dans l'espace,de rebondissements inattendus et même certains moments d'action pas mal shootés du tout.Ca n'a certes pas la puissance du ciné américain,mais on gagne en réalisme ce qu'on perd en spectaculaire.L'équipe technique est solide,avec Philippe Sarde qui compose une musique appropriée et pas envahissante,l'opérateur Jean Collomb qui claque une photo grisâtre qui ambiance idéalement une Normandie déprimante,lui qui a énormément travaillé avec des Claude,Bernard-Aubert,Pinoteau et surtout Lelouch dont il était le chef-op attitré,ou l'ingénieur du son Bernard Bats,qui lui a beaucoup collaboré avec Pinoteau,mais aussi avec Lelouch.C'est produit par le célèbre duo Alexandre Mnouchkine-Georges Dancigers et leur firme Les films d'Ariane,ainsi nommée en référence à Ariane Mnouchkine,la fille d'Alexandre,illustre théâtreuse et réalisatrice d'un mémorable "Molière".Sur le fond,on peut apprécier cette insolente description d'une France d'en-haut fonctionnant en circuit fermé qui se partage les postes et méprise royalement le peuple,juste bon à "bien voter" et à payer des impôts pour entretenir le "train de vie de l'Etat".Rien n'a semble-t-il changé depuis,mais comme ça on voit que ça ne date pas d'hier.Aucun parti n'est cité,mais la bande à Lardatte a tous les attributs de la droite giscardienne qui sévissait alors au pouvoir.Le film montre sans fard la manipulation et la corruption qui tiennent lieu de politique,ainsi que l'utilisation et le lâchage d'une pègre à jeter après emploi.Le travail de police est également décortiqué et mis en valeur avec un vérisme plein de rigueur.On peut regretter une tendance du script à la caricature dans le traitement des situations et des personnages et à une certaine naïveté dans la démonstration moraliste,mais globalement ce polar haletant fonctionne habilement entre violence,guerres d'influence,humour occasionnel et coups tordus.Et quelle distribution!Lino Ventura crève l'écran en vétéran de la police fatigué de subir des entraves à son boulot et qui se met à s'affranchir des limites de la légalité,secondé par un énorme Patrick Dewaere,superbe en jeune inspecteur grande gueule et cynique qui dynamite les procédures et balance des punchlines de taille.Il faut l'entendre répondre à Ventura qui lui demande pourquoi il est devenu flic,"je sais pas,j'étais fainéant,je savais rien faire....".Ce duo marquant est entouré d'une sacrée brochette de pointures comprenant Victor Lanoux en politicien pourri à l'amabilité aussi onctueuse que feinte,Julien Guiomar en directeur de la police faux-jeton,Pierre Tornade en commissaire de rechange incompétent et trouillard,Françoise Brion en tenancière de bobinard hyper sexy,Claude Rich en juge incorruptible ou Claude Brosset,terrifiant en colosse homicide.Même les rôles secondaires ont échu à des gueules qu'on prend plaisir à identifier au passage.Il y a là le formidable Michel Peyrelon en bandit doucereux,Gérard Hérold et Michel Beaune en flics motivés,Jacques Rispal en père très énervé par le décès de son fils,Pierre Londiche en indic à chien,le patibulaire Henri Lambert,rôle-titre de la série télé "Jean Roch Coignet", en gangster,une Valérie Mairesse débutante,c'était son troisième long-métrage,en distributrice de tracts court-vêtue,Christine Laurent en prostituée dont le client est clamsé dans ses bras,l'acteur-cascadeur Lionel Vitrant en pompiste agressé,ou le tandem inséparable Henri Attal-Dominique Zardi,présent dans la scène de l'attaque de l'hôpital,le premier en truand flingueur,le second en patient éjecté de son chariot.En bonus,on a Sylvie Meyer,au centre l'année précédente du scandale provoqué par "La bonzesse",film érotique de François Jouffa dont elle était la vedette,qui hérite ici d'une petite apparition en fausse infirmière pas farouche.Elle épousera plus tard le peintre et cinéaste Charles Matton,de 22 ans son aîné,dont elle sera la femme pendant 32 ans,jusqu'à la mort du gars en 2008.Elle est devenue ensuite journaliste,son métier d'origine,et écrivain.Sans oublier Eve Francis,dont ce fut là le dernier film à 89 ans.Cette pionnière du cinéma français avait débuté à l'écran en 1914 et fut une habituée des oeuvres de Germaine Dulac,une des premières femmes réalisatrices,de Louis Delluc,celui du Prix,dont elle fut l'épouse de 1918 à 1922,et surtout de Marcel L'Herbier,dont elle a souvent été l'assistante-réalisatrice.

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