Hybride s’il en est, ce métrage d’exception est un véritable super-huit intergalactique, passant de genre en genre avec une aisance qui force le respect. Film de Science Fiction (du genre Hard S-F) dans sa première heure, plus le climax se tend et plus le récit bascule dans l’Horreur la plus pure. S’installe ensuite un survival étouffant en milieu plus qu’hostile, qui se termine dans un des duels plus épiques de l’Histoire du Cinéma, qui n’a absolument rien à envier aux plus grands westerns du XXe siècle. La tension est soigneusement développée durant tout le récit, pour atteindre son paroxysme dans un final explosif, qui demeure aujourd’hui une référence.


Sorte de film de la maturité pour la Science Fiction spatiale, tout dans « Alien » est réalisé au millimètre près. Cela concerne les interprétations, délivrées par des comédiennes et comédiens particulièrement convaincants, mais aussi la mise en scène, qui parvient à distiller une ambiance étouffante et claustrophobe qui aide à installer la tension permanente. Ce n’est donc pas étonnant que, plus de quarante-cinq ans après sa sortie, le métrage ait conservé toute sa force, méritant, au passage, amplement sa qualification de chef-d’œuvre. Il se situe également dans la continuité d’un cinéma d’Horreur qui, depuis quelques années, se faisait une place dans le champ mainstream d’Hollywood. On peut citer « The Exorcist » en 1973, « Jaws » en 1975, ou « Carrie » en 1976, qui ont ouvert les portes du genre à une audience plus large qu’auparavant, lorsque l’Horreur était cantonnée au cinéma Bis et autres productions fauchées…


L’une des caractéristiques principales de « Alien », c’est son réalisme, c’est bien simple, tout paraît absolument probable. Cette réussite est due à la manière particulièrement fine avec laquelle le métrage s’ancre aussi dans son époque. En effet, le futur dépeint par le scénario de Dan O’Bannon et Ronald Shusett ne correspond à rien d’autre que celui de l’année 1979, transposé dans un siècle différent. La crise que traversaient alors les États-Unis se retrouve par exemple dans la manière dont sont représentés les deux mécanos du Nostromo, le vaisseau spatial qui conduit l’équipage de huit personnes vers la Terre. À chacune de leurs apparitions, ils se plaignent de trimer plus, pour finalement gagner moins que les autres membres à bord de l’appareil. En plus d’apporter un côté caustique au métrage, cela le rend conscient d’une réalité sociale, et du genre de public qui se déplace pour voir un tel spectacle.


Sans s’avérer spécifiquement en avance sur son temps, au contraire même, le film est plutôt bien ancré dans les seventies, il se montre témoin de la vague de féminisme à l’époque, qui commençait à s’essouffler. Après s’être fait particulièrement présent à la fin des années 1960 et les années 1970, à l’orée des années 1980, le corps de la femme allait connaître une marchandisation comme rarement auparavant. Cela rend la personnage principale de « Alien » bien plus important qu’elle pourrait sembler au premier abord. En effet, Ripley, incarnée sublimement par l’exceptionnelle Sigourney Weaver, demeure un véritable symbole de women empowerment, en plus d’être devenu l’une des icônes majeures de la pop culture. Du début à la fin, personne ne l’écoute, pourtant, dès sa première apparition, lorsque le vaisseau reçoit un message de détresse douteux, provenant d’une planète inconnue, et que la plupart des membres d’équipages décident qu’il serait bien d’aller voir, s’il y a des gens à aider, Ripley, elle le dit clairement : « Ce n’est pas une bonne idée ». Résultat, tout le monde finit par se faire buter, sauf elle. Donc, si jamais la puissance de la métaphore du plafond de verre n’est pas assez claire…


C’est bien entendu la maestria avec laquelle est mené le métrage qui marque le plus. L’ambiance lourde est pesante, avec en permanence la sensation de cette peur insondable face à l’inconnu, à l’innommable. Cette trouille nait de l’incompréhension devant une menace qu’il est impossible de comprendre, et qui rend difficile de savoir quoi faire, et, comme les huit membres d’équipages livrés à la bête, on s’avère nous aussi démuni en présence de l’horreur, la vraie. Cette facette du métrage ne se retrouve pas que dans la présence du xénomorphe, qui est la menace tangible et la peur caractérisée, mais dans une notion de peur plus terre à terre, réaliste, et assez peu éloignée de nous.


En effet, le grand méchant de « Alien », ce n’est n’est pas tant l’alien justement, mais la multinational Weiland-Yutani, qui a affrété le vaisseau. Dans l’univers de « Alien », l’Espace est devenu une zone de colonisation, afin d’exploiter d’autres ressources, alors que celles de la Terre se sont amenuisées. Cette mégaentreprise hégémonique fabrique également des droïdes qui répondent directement à leurs directives, au détriment des humains, qui ne sont perçus que comme des denrées périssables et qu’il est possible de sacrifier au besoin. Cet aveuglement d’une compagnie de la tech, dans sa soif de pouvoir, de richesse et de contrôle, n’est bien entendu pas sans nous rappeler quelque chose, qui en 1979, existait déjà, mais qui correspond aujourd’hui à l’une des composantes majeures de notre quotidien.


Vous remplacez la Weyland-Yutani par l’une des grandes firmes de la tech de votre choix, vous substituez les droïdes à l’intelligence artificielle de votre choix, et voilà, il n’est pas très difficile de réaliser que le monde dystopique dépend en filigrane dans « Alien » et bien c’est déjà le nôtre. L’anticipation qui est celle de Dan O’Bannon et Ronald Shusett est d’une justesse à faire pâlir, tellement elle est aujourd’hui palpable, et ce qui apparaissait comme un simple film de Science-Fiction, se révèle être une analyse terriblement lucide de l’évolution de nos sociétés. Et pour appuyer encore un peu plus l’horreur de tout ça, les deux scénaristes passent par un superbe personnage, absolument terrifiant, interprété par Ian Holm, qui lors d’une scène de rixe avec Ripley, donne plus d’un frisson. Le film trouve l’équilibre parfait entre ce qu’il montre et ce qu’il sous-entend. Mais de toute évidence, tout dans « Alien » n’est qu’une question de terreur.


Particulièrement bien distillée, cette peur ne vient donc pas nécessairement de l’alien lui-même, elle se retrouve à tous les niveaux. Elle se situe dans l’Espace, où se déroule l’action, mais aussi dans cette firme pour laquelle travaillent les membres de l’équipage, dans l’ordinateur central et même à l’intérieur des personnages. Le film de Ridley Scott s’avère ainsi plus qu’une production d’Horreur ou de Science-Fiction, c’est une réflexion analytique incroyablement fine et riche, de ce que doit être la peur au Cinéma, et comment cette dernière s’appuie sur nos peurs du quotidien. L’extrapolation de tout ça met mal à l’aise et nous rend davantage réceptif au frisson. Les influences brassées par le réalisateur, les scénaristes, mais aussi l’équipe artistique dans son ensemble, H. R. Giger et Moebius en tête, font de ce métrage la somme cinématographique de la S-F au cinéma, de George Méliès jusqu’à Stanley Kubrick.


Culturellement, l’impact de « Alien » est inquantifiable, tellement la créature est devenue un incontournable objet de pop culture. Toutefois, ce phénomène n’est pas parti de ce premier opus, mais du second, sorti sept ans après en 1986. Pendant tout ce temps, « Alien » est resté comme ce grand film de Science-Fiction et d’Horreur, qui prenait totalement le contre-pied de la S-F de son époque, alors que « Star Wars » et « Star Trek » étaient les incontournables. C’est ainsi qu’il acquiert rapidement un statut culte, du fait qu’il était singulier en son genre, constituant en tout et pour tout l’unique canon de cet univers. Il est difficile de se l’imaginer, puisqu’avec toutes les suites, les jeux vidéo, les comics, les romans et les jouets, « Alien » c’est devenu quelque chose d’incontournable.


Même si vous n’avez vu aucun des films, vous savez ce que c’est, vous avez forcément déjà aperçu l’alien quelque part. Mais entre 1979 et 1986, ça, ça n’existait pas encore, il n’était possible de revoir le film qu’en VHS, ou à de rares occasions à la télévision, sinon, c’était les souvenirs de la séance cinéma pour les plus chanceuses et chanceux. Jamais égalé jusqu’à aujourd’hui, bien que très souvent décalqué, « Alien » ouvrit la porte à trois suites, trois préquelles, deux spin-offs, une série TV, tout un univers vidéoludique, graphique et littéraire.


Cependant, ce premier film reste une œuvre unique, que les multiples séquelles et tentatives de développement de l’univers n’ont jamais détrônée. Toute la puissance évocatrice et l’imaginaire dégagé par ce métrage ne trouvent aucun équivalent depuis 1979. Tout cela contribue à considérer cette œuvre, sans aucun abus de langage, en véritable chef-d’œuvre du septième art, intemporel et impérissable, tout simplement.


-Stork_

Peeping_Stork
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Créée

le 9 juin 2025

Modifiée

le 8 déc. 2025

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