L'enfer, c'est les Autres
Bien des années avant, Tarr aura inventé et filmé "Cube" : huis-clos claustrophobique dans des pièces colorées mais piégées où des gens ne vont cesser de s'entredéchirer. Conflit générationnel entre une mère saignée à blanc et son fils immature, tensions au sein d'un couple branlant, problèmes d'argent, d'alcoolisme, hypocrisie et mensonges. Après trois films, les rapports humains semblent bien chez le cinéaste être voués à l'échec, viciés par l'argent, l'éthanol et la proximité.
Pour son second film en couleurs, le hongrois ne déçoit pas. On est ici loin des coloris naturels mais grisâtres de l'Outsider, c'est au contraire un florilège magnifique et profondément expressionniste de teintes saturées, de noirs purs, de jeux de contrastes et de cadres qui enferment, étouffent les protagonistes ; évoquant parfois même le théâtre d'ombre. Les corps se fondent dans l'obscurité des fauteuils, les visages sont baignés de vert, de bleu et souvent liserés de rouge vermeil. (une étude systématique des couleurs révèlerait sans doute des choses intéressantes). Abandonnant la caméra statique de ses premiers films imbibés de réalisme social, l'image se fait plus flottante, moins brute et glisse désormais entre les portes et les meubles, opérant parfois d'audacieux retournements invisibles. Et l'on trouve toujours ces quelques pépites de grâce flottante, comme s'il saisissait et nous délivrait un petit moment d'éternité, magnifié par une ritournelle entêtante et mélancolique abandonnant la aussi l'utilisation diégétique de la musique de ses premiers films.
Comme dans Nid Familial ou l'Outsider, demeurent toutefois parfois quelques longueurs dans des monologues pêchant par un excès de clarté, posant des mots trop explicites et trop généraux sur ce qui a été déjà été amplement montré au spectateur ou qui l'aura deviné.
Öszi Almanach amorce ainsi la transition vers le second style du cinéaste et qui sera entièrement consommée avec Damnation, parfait trait-d'union entre sa fibre naturaliste, quasi-documentaire, et sa veine plus abstraite et éthérée. Déjà le lieu et le temps sont brouillés, moins ancrés dans une réalité proprement hongroise et annoncent ses futurs "contes noirs".
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