Nous à la Cogip, on essaye de faire de la bonne comédie à la Française.

Il occupe une place quand même singulière dans le monde de la comédie française, ce duo « Nicolas et Bruno »...


L'air de rien, les deux bonhommes sont dans le game depuis un petit bout de temps. En ce qui me concerne, ma rencontre avec eux s'est faite sur Canal+ avec Amour, Gloire et débats d'idées puis, juste après, avec leurs Messages à caractère informatif, tout ça remontant respectivement à... 1997 et 1998. (Presque trente ans, n'empêche...)


Et ce qui est saisissant, c'est de constater à quel point – déjà à l'époque ! – je ne savais pas quoi faire de cet humour. D'un côté je trouvais ça très répétitif, au fond pas très ambitieux et franchement vain. Mais de l'autre, il me fallait bien reconnaître que certains épisodes savaient étonnamment faire mouche.

Il suffisait d'un simple sosie de Francis Cabrel dans une entreprise de vente d'agrafeuses (non, ceci n'est pas une sélection aléatoire de mots, il y a bien un épisode dont c'est littéralement le sujet) et tout soudain l'humour de Nicolas et Bruno devenait dévastateur. C'était juste absurde et pourtant on s'étonnait presque que ça puisse prendre du sens. Mais peut-être justement que le sketch prenait soudainement sens du simple fait que, préalablement, on s'était bouffé des dizaines d'épisodes qui avaient fini par installer, bien malgré nous, un cadre et une grammaire participé à construire une grammaire auxquels on a fini par s'acclimater.

Pas mal d'efforts pour un gain fugace certes, mais un gain pas totalement anodin non plus.

Car il m'est resté ce sosie de Francis Cabrel, l'air de rien ! Pourquoi ? Ça, je ne sais pas. Mais c'est un fait, ça fait désormais trente ans que je sais plus dire normalement « avec plaisir » et ça, c'est la faute à ce satané Francis.


Pourquoi préciser tout cela d'emblée ? Eh bien c'est parce que trente ans et quelques films plus tard, je trouve que Nicolas et Bruno en sont encore toujours plus ou moins là et que cet Alter Ego n'échappe en cela pas vraiment à la règle.

Parce que c'est quoi, au fond, la proposition comique qui est faite par cet Alter Ego ?

Eh bah, en fin de compte, c'est quelque chose que je trouve tout aussi répétitif, poussif, pas très ambitieux que ce que le duo produisait déjà il y a trente ans, mais tout en offrant en parallèle de ça quelques moments dignes d'un sosie de Francis Cabrel égaré dans une entreprise vendant des agrafeuses.

Alors certes, on pourrait tirer pire bilan d'une expérience en salle, il n'empêche qu'en ce qui me concerne, ça me laisse avec un sentiment étrangement contrasté.


Pourtant le film a ce premier grand mérite de savoir tout de suite se lancer. Le fameux alter ego autour duquel toute l'intrigue va se développer débarque dès la première scène, si bien que le travers habituel de ces comédies qui cherchent à tout diluer pour mieux durer semble de prime abord évité.

Seulement voilà, quand bien même les deux auteurs se montrent soucieux de leur rythme en renouvelant régulièrement les situations que, malgré tout, celles-ci finissent par se ressembler un peu toutes. C'est toujours la déclinaison de la même situation : Alex est jaloux d'Axel, alors Alex s'efforce de se valoriser ou de dévaloriser son adversaire en chaque situation, ce qui participe mécaniquement – et à chaque fois – à produire l'exact inverse.

Au fond, on retrouve ici la fameuse répétitivité propre aux œuvres du duo.


Et franchement, à la longue, ça fait quand même tâche.

Parce qu'à considérer l'essentiel du film, la démarche est assez univoque. Rien ne donne vraiment raison à Alex dans toute cette histoire. Car même si Axel peut certes agacer quelque peu pour l'incarnation du success boy libéral que, dans les faits, il reste un type conciliant, pas condescendant, accessible, arrangeant. Pour le dire autrement, si Alex a un problème avec Axel, c'est juste parce qu'il est jaloux et rien de plus.

Or, ce ressort, il est tout de même vite compris. Et même si chaque scène cherche à décliner la même situation dans chaque aspect de la vie du quotidien, il n'empêche que ça reste la même situation, tout le temps, sans nuance, et sans rien pour nous donner de quoi justifier quelque peu l'attitude d'Alex.


Que le protagoniste principal d'une comédie soit le grand connard de l'histoire, ça ne me pose pas de souci en soi. Louis de Funès a bien fait carrière là-dessus et non sans succès. Par contre, le problème que pose Alter Ego en procédant ainsi par effet de répétition – et cela sans réelle dynamique marquée – c'est qu'il crée, à la longue, de la lassitude et surtout de l'agacement.

Agacement de voir la situation de figer. Agacement de considérer un héros qui s'emmure dans sa médiocrité. Agacement également de constater à quel point l'entourage peine à réagir face à cette évidente connerie.

Alors certes, l'écriture reste malicieuse à ce sujet, en parvenant à justifier chacune des postures : Axel et Tatiana ne veulent pas se fâcher avec leur nouveau voisin, Nathalie veut aussi faire bonne figure et compenser l'attitude délétère de son compagnon. Malgré tout, le piétinement reste réel et le pire c'est qu'il dure.


Régulièrement je trepignait dans mon siège. Une rupture s'imposait et elle ne venait pas.

Au final, ce sera plus d'une heure qu'il faudra attendre pour qu'enfin celle-ci ne survienne. Presque deux tiers de film à piétiner !

Clairement, la chose survient trop tard. Mais bon, force est de constater qu'elle survient malgré tout et surtout qu'elle a pour mérite d'être particulièrement efficace, au point même de (presque) justifier pas mal de faiblesses.


Parce qu'on n'en a toujours pas parlé, mais l'autre grand souci de cet Alter Ego – outre son piétinement – c'est sa forme.

Cinematographement parlant, c'est quand même tiedasse. Photo, musique, mise-en-scène : tout a des allures de petites comédies pépère à l'ancienne. Ce n'est certes pas outrageant – ça maîtrise ses codes, ça sait jouer des effets de symétrie et de contraste attendus – mais au bout du compte, ça reste quand même bien patachon. Ça reste dans les standards français qu'on connait, où on se dit que la bonne comédie ne nécessite pas forcément qu'on fasse du bon cinéma.


Et pourtant, cette rupture de dernier tiers, elle rabat quand même considérablement les cartes.

Soudain le rythme s'accélère et l'atmosphère change. Les thématiques nouvelles surgissent d'un coup et sont enchaînées à toute vitesse. La nuit s'impose progressivement comme nouveau théâtre, imposant une nouvelle chromatique plus contrastée. Les révélations se multiplient aussi et le film se finit alors qu'il est en plein élan. Soudain, tout prend du sens et du fond. Soudain, le film parvient à presque se justifier en entier. (Et j'insiste bien sur le presque.)

Car l'air de rien, non seulement ce final parvient à nous démontrer que, dans tout ce qui avait précédé, le film avait su glisser ici ou là des petits éléments d'apparence insignifiants mais qui avaient pour fonction réelle d'être réutilisées a posteriori, mais en plus de ça, il apporte enfin le rééquilibrage tant attendu depuis le début.

Ça va même plus loin que ça, quand on y réfléchit bien, parce qu'à bien tout considérer, l'effet final fonctionne d'autant mieux que la rupture de rythme, d'esthétique et d'écriture a été marquée. Pour le dire autrement, c'est aussi parce que le film avait su nous imposer sa petite routine, voire sa petite médiocrité, qu'il est parvenu par la suite à renverser la donne ; qu'il est parvenu (enfin, encore une fois : « presque ») à nous surprendre.


Alors oui, c'est vrai, d'un côté, je dois bien reconnaître qu'il y a une vraie réflexion et une vraie cohérence dans la manière dont cet Alter Ego a été ouvragé. Je parlais à l'instant de médiocrité et de routine dans la forme, or force est de constater que c'était bien là aussi le sujet dans le fond. La question de la félicité factice de la vue pavillonnaire, du jeu permanent des représentations, des mensonges qu'on s'impose en conséquence à soi-même pour se convaincre de son propre bonheur à parler boulot sur une petite table fornica posée au beau milieu de son jardin orthonormé. En cela, Alter Ego parvient clairement à poser un regard sur le monde, tout en le faisant avec causticité. En cela, non seulement il répond aux exigences d'une bonne comédie satirique mais, en plus, il le fait avec un réel savoir-faire cinématographique, ce que n'était par exemple pas parvenu à faire le duo du Palmashow dans leurs Vedettes.


Néanmoins, j'avoue en contrepartie ne pas pleinement me satisfaire d'un tel résultat.

OK, le film est pensé. Il n'empêche qu'il m'a quand même pas mal emmerdé sur ses deux premiers tiers. Il n'empêche aussi que, formellement parlant – et malgré son renversement final – il m'a souvent anesthésié par sa forme fadasse.

A posteriori, je pense que ça aurait franchement pu être fait autrement. Contracter les deux premiers tiers était une option envisageable. Certaines scènes sont superflues et auraient pu sauter. D'autres sont trop insistantes et auraient pu être rabotées. En faisant passer la première phase en-dessous des quarante minutes, ça aurait clairement été suffisamment long pour installer la routine mais pas trop pour éviter l'écoeurement. À l'inverse, d'autres thématiques – carressées par le final – auraient mérité d'être davantage explorées.

J'aurais par exemple beaucoup aimé qu'Alex soit davantage confronté à la réalité de sa médiocrité lorsque celui-ci se retrouve dans la peau d'Axel et que, non, tout n'est pas qu'une répartition arbitraire des rôles.

Idem, je pense que la répétition des scènes m'aurait moins accablée si la mise-en-scène avait fait le choix d'une narration moins démonstrative. Parce que, l'air de rien, ça parle quand même beaucoup dans ce film. Même les pures mises en miroir situationnelles (rituels matinaux, soirée et contre-soirée) sont systématiquement verbalisés alors qu'ils auraient pu être simplement exposés. Tout ça confère une lourdeur à l'ensemble qui est d'autant plus accentuée que les échanges se font entre Laurent Laffite d'un côté et... Laurent Laffite de l'autre. Et j'ai beau apprécier l'acteur que malgré tout – et comme tout – trop de Laurent Laffite tue le Laurent Laffite.


Tout ça m'amène à me dire au bout du compte qu'il n'y a peut-être pas tant à s'étonner que ça de cet étrange entre-deux dans lequel le cinéma du duo Nicolas et Bruno semble empêtré. Suffisamment pertinent pour persister, mais pas assez consistant pour pleinement percer.

En fait, je ne suis vraiment convaincu que le duo soit fait pour le format cinéma. Parce qu'au bout du compte, j'ai quand même l'impression que Nicolas et Bruno sont à la comédie ce que leurs personnages sont à la Cogip. Ils ne sont jamais aussi bons que lorsqu'ils jouent les petits artisans travaillant au sein d'une grosse machine. Le décalage d'échelle et d'esprit crée les conditions idéales pour que s'expriment leur humour ; un humour qui peine à tenir sur le temps d'un long-métrage. Un humour qui, d'ailleurs, n'a jamais réussi (pour le moment) à produire une vraie bonne comédie comme le cinéma français est parfois capable d'en produire.

Malgré tout, est-ce qu'en tirant un bilan comme celui-là, on en vient à souhaiter une réorientation du fort sympathique duo ? Eh bah même pas. Parce qu'aussi imparfaits soient-ils, les films de Nicolas et Bruno propose néanmoins un type de comédie à part, et un type de comédie qui – bien qu'il ne soit pas pleinement convainquant – n'en reste pas moins un cinéma qui a son identité propre et enrichit à sa façon le vaste paysage de la comédie française.

Donc force à eux et, sincèrement, bonne continuation, parce qu'au regard de l'état actuelle de la comédie hexagonale, ce ne sont pas les petites productions de la Cogip qui nous feront du mal.

Créée

le 20 mars 2026

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