Au sommet de l'art du biopic se tient Amadeus, incontesté chef-d'œuvre de son époque. Je pense que s'il perdure aussi bien dans le temps, c'est moins la faute de l'aura et du destin de Mozart que du talent de Milos Forman.
Comme beaucoup, je pense, ma première incursion dans ce périple de presque 3 h, fut au collège, en cours de musique. Car c'est la première chose qui impressionne, même pour les non-initiés : représenter la musique par l'image. On parle de Mozart, plus grand compositeur de l'histoire (à débattre, mais certainement le plus connu), ayant écrit des centaines d'œuvres, entre concertos et opéras... Évidemment qu'il faut utiliser sa musique comme un personnage à part, qui introduit à la beauté, comme au malheur ou à la jalousie. Et qu'il est grandiose, ce personnage, s'invoquant à la vue d'une partition, prenant tout l'espace lors d'un opéra ! Impossible de ne pas y voir la beauté intemporelle du travail du compositeur, mais également de son talent insolent.
Ce que j'aime surtout, c'est l'audace de tordre la réalité pour décupler son propos. Cette rivalité avec Salieri, qui, en vérité, n'a jamais existé, nous donne un narrateur, l'exact opposé de Mozart. À travers ses yeux, on voit l'injustice qui grandit : Salieri, qui n'a jamais eu d'éducation musicale, qui doit tous ses efforts à Dieu, qu'il rejette totalement quand on lui fait de l'ombre. Normal qu'il voie un ennemi en cet arriviste venu d'Allemagne, grossier personnage qui ne doit son talent qu'à son génie et son travail acharné. C'est alors que l'injustice bascule, non pas provoquée par Dieu, mais par la haute société qui ne décèlera jamais le talent immense du personnage, tous trop snobs et élitistes pour accepter la nouveauté qu'il propose. Tous, sauf Salieri, le seul véritable admirateur de Mozart. Mais la jalousie est plus forte que l'admiration, et c'est pour cela que le film s'introduira sur « J'ai tué Mozart », porté par le grand F. Murray Abraham, terrifiant par son ego.
Une histoire tragique, à la façon d'un Van Gogh, où le drame se trouve dans le fait de ne pas être reconnu à temps. Et quoi de plus déchirant que de voir cet enterrement si misérable, n'ayant même pas le droit à une église sous son propre requiem qu'il n'a pas pu finir ! Enterré comme un chien, on lui donne un dernier instant de beauté par le réalisateur qui lui accorde la grâce d'être accompagné par son Lacrimosa inachevé.
Alors, ça énerve de voir qu'on l'a laissé dépérir par simple élitisme. Milos Forman va dépeindre cette société viennoise snobinarde avec un certain talent. La production a mis le paquet sur les décors et costumes, qui sont encore aujourd'hui parmi les plus beaux vus au cinéma pour cette époque. Je ne me remets toujours pas de l'apparition du père, puis de son fantôme, iconisé par cette grande cape noire, la musique qui explose tout à coup, et le cadrage de Milos Forman. Une réalisation impeccable, qui sait donner vie aux fêtes mondaines, à l'élitisme des hautes instances, à la misère grandissante, mais surtout à la grandeur des opéras.
Car les opéras sont comme des marqueurs dans ce film, de l'état psychologique de Mozart mais aussi des attentes du public. Il va à l'inverse du conformisme, ne veut plaire qu'à lui-même, et c'est ce qui causera sa perte. Les opéras, d'ailleurs, créent un parallèle très intéressant avec le septième art, qu'on pourrait voir comme le cinéma de l'époque, avec les films d'auteur et les comédies grand public. Montrant que l'élitisme est inhérent à tous les arts et toutes les époques, et qu'il détruit plus qu'il n'est constructif.
Amadeus est un chef-d'œuvre, accessible à tous, comme l'étaient les musiques de Mozart ; quel plus bel hommage pouvait-on lui faire ?