Les histoires millénaires, chantées avant d'être écrites ou même montrées, sont universelles, réinventées depuis la nuit des temps au gré de leur interprète, s'adaptant à un public toujours plus désireux de spectacle. Mais au cinéma, la tâche était-elle trop lourde pour avoir attendu autant de temps ? Voir Nolan s'y coller n'était pas spécialement une bonne nouvelle ; ça relevait presque de la mégalomanie avec une pointe d'insolence. Comment montrer tant de périples en moins de 3 h ? Comment surprendre avec une histoire connue de tous ? J'avais beau adorer les dernières productions du monsieur, je n'étais pas aussi confiant en achetant mon ticket... Alors, pourquoi je tremble encore ?
Un visage, une flotte, une guerre, un homme, une idée, un piège... Ce sont par ces mots déclamés que l'Odyssée débute, contés pour égayer un banquet de rapaces prêts à se jeter sur un trône laissé vide.
Tout le monde connaît cette histoire, mais pourquoi ne pas l'entendre une fois de plus ? Peut-être y trouvera-t-on des choses nouvelles qui résonneront avec notre monde actuel ?
Tout comme dans le chant d'Homère, Nolan ne débute pas l'Odyssée par le voyage d'Ulysse, mais par l'attente qu'il a générée. Ainsi, les histoires des péripéties sont racontées par ceux qui les ont vécues, respectant une certaine forme de prose propre à l'Antiquité. Télémaque est adulte, Pénélope lasse, les prétendants impatients et Ulysse, où est-il ? Mort, perdu ? Personne ne le sait, mais son absence crée la discorde. On ressent tout de suite l'urgence d'une situation au bord du bain de sang. Tout ça à cause des erreurs d'un seul homme.
Contraint de quitter son île, sa femme, son enfant, pour une guerre qui n'est pas la sienne, après dix ans, c'est grâce à son intellect seul que la victoire pointe et qu'un pays s'éteint. Alors, si le retour a été si long, est-ce par châtiment, inconscience ou par rédemption ? N'est-ce pas lui qui a décidé de changer de cap, d'accoster sur toutes ces îles dangereuses ? N'était-ce pas sa volonté de rester auprès de Calypso pour se punir de la disparition de ses compagnons ? Son absence crée une blessure dans sa famille, dans son peuple.
Nolan construit, ne s'éloigne que très peu du matériau d'origine, faisant l'impasse sur quelques mésaventures afin de conserver un rythme montant en intensité. Son parti pris a été d'y intégrer la fin de l'Iliade, comme un pivot justifiant la malédiction que subiront les Grecs. Une longue descente aux enfers, dramatique et ludique à la fois, qui se ponctue par une vengeance douce-amère.
Mais mes attentes, comme mes doutes, de voir l'Odyssée pour la première fois au cinéma, c'étaient par le prisme de l'image. Comment le réalisateur allait adapter toute cette épopée fantastique visuellement ? On peut très vite tomber dans le ridicule avec le cheval de Troie, le Cyclope, Circé et les cochons... Mais Nolan l'a fait et je n'en reviens toujours pas... En choisissant de filmer à la pellicule en IMAX, on a cette envie à la fois d'être dans le spectaculaire, mais d'avoir également un rapport au tangible. Au final, assez peu d'effets spéciaux sont utilisés, on va préférer les décors véritables : les grandes plages, les îles tant magnifiques que terrifiantes, les bâtiments et statues si prompts à s'écrouler, les bateaux dont la coque craque au gré des marées capricieuses. J'aimerais mettre l'accent sur les costumes qui avaient créé le débat lors des premières images... Je pense que tout le monde peut se taire maintenant qu'on a vu Agamemnon, avec son armure noire et son casque colonne vertébrale ; un flow pareil, ce n'est pas humain…
Mais quand FX il y a, c'est presque extraterrestre. Malgré leur qualité, on va essayer de les rendre troubles, comme si l'œil humain ne pouvait pas le supporter, entre terreur, émerveillement et malaise... Je ne me remets pas de ce cyclope ou de cette transformation en cochon qui hante mes cauchemars.
Une direction artistique à laquelle j'adhère. Mais pourquoi cette envie de réalisme dans un récit qui ne l'est vraisemblablement pas ? Nolan, comme dans ses films précédents, a des obsessions, notamment celle de l’homme face à ce qui le dépasse. Oppenheimer s’inscrit totalement là-dedans, tout comme Ulysse. Donner un aspect trop onirique à cette quête la desservirait ; il faut trouver l’équilibre entre l’incommensurable du destin et l’introspection des blessures humaines. Et ça se ressent dans sa réalisation, amenant un gigantisme dans ses plans, donnant vie aux environnements. L’océan est le personnage principal, celui qui sert de liant entre toutes les intrigues. On se sent tout petit quand il est à l’écran, quand il nous amène à une nouvelle île écrasant littéralement la pellicule. Les menaces qui les peuplent nous prennent de court en même temps que la profondeur de champ nous invite à faire demi-tour, tant le spectacle qui nous est montré ne nous semble pas destiné…
Une autre lubie du réalisateur est sa fascination pour le temps, comment il nous consume pour ne laisser sur son passage que des regrets. Cette idée, il aime la lier à ses instincts de grandeur, comme avec Interstellar et son trou noir qui aspire l’espoir. Ici, c’est ce rapport entre humains et dieux qui va entraîner cette déchéance chronophage. La malédiction de Poséidon, qui va bloquer Ulysse sur les eaux. Athéna qui l'accompagne, mais qui a aussi pitié de lui pour ses actes (le twist qui lui est relatif est d’ailleurs une des meilleures idées du film). Et cette loi de Zeus qui ronge petit à petit Pénélope et Télémaque, ne sachant pas si elle sera salvatrice ou si elle retarde simplement l’inévitable. Cette attente, tantôt longue, tantôt urgente, elle se ressent aussi dans la mise en scène qui va alterner les points de vue, les histoires racontées, multipliant les ellipses mais aussi les péripéties. Au final, je n’ai jamais eu autant l’impression de voir 5 h qui passent comme si c’était 1 h, alors que le film en dure 3.
Et même si l'on reste sur du blockbuster hollywoodien, Nolan demeure un auteur, que ça vous plaise ou non. Il signe parmi les productions les plus qualitatives du milieu. La musique toujours de Ludwig Göransson, détonne par son mélange de péplums et d'électro. Bande son qui se mêle subtilement au sound design, où l’arc est un instrument tant de musique que de mort, et où le hurlement des monstres ou le son des vagues tonitruantes chante tant qu’il hurle à nos oreilles leur douleur. Puis, je parlais des décors, des costumes et des FX, mais la photographie aussi est à tomber par terre. Avec une teinte toujours très terne, mais qui renforce le contraste, décuplant cet aspect mélancolique inhérent à l’Odyssée. Il n’y a qu’à voir ce passage aux Enfers, noir dans tous ses pores, symbolisme du désespoir d’Ulysse face à tout ceux qu’il a perdu. Et je pense sincèrement que dans sa filmographie, c’est celui qui a la lumière la plus impressionnante. Se la jouant Barry Lyndon avec beaucoup de scènes illuminées à la lueur du feu. Le moment le plus impressionnant du film, c’est peut-être cette invasion de Troie, avec ce cheval qui va passer de la lumière naturelle à celle des flammes, cachant et révélant à répétitions les soldats infiltrant la ville avec en point d’orgue cette lanterne qui tombe pour révéler l’armée grouillante attendant au pas de la porte. À deux doigts de lever les deux mains comme mon ami Scorsese.
Un film monde qui pourrait être aussi universel que son matériau d’origine à un détail près : les acteurs ! Ils font un travail étonnant, Anne Hathaway en Pénélope tragique, Tom Holland en Télémaque convaincant, Pattinson exécrable dans le bon sens du terme et surtout Matt Damon dans la retenue, qui fait ressentir toute cette peine des 20 ans qui lui sont passés dessus. Même Lupita Nyong'o qui se faisaient chier dessus par les racistes a des scènes courtes mais mythiques. Ils sont tous incroyables, mais ce sont les Avengers d’Hollywood. Les têtes qu’on voit dans tous les films, tant que c’est Zendaya que je vois conseiller Ulysse et non pas Athéna. C’est un vrai problème pour un film qui prône autant l’immersion, mais mon seul souci qui n’en est pas vraiment un au vu de la qualité de l’acting.
Alors ce pari de réinventer ce qui est connu de tous, il est bien sûr réussi. Mes doutes s'étaient envolés dès que j’ai vu ce cheval comme tombé du ciel sur cette plage de sable blanc. Nolan a su par sa mise en scène, sa production et son script raconter un voyage et une absence dans des termes d’un spectacle moderne et antique. Une histoire qu’il faut encore et toujours raconter pour ne pas oublier d’où l’on vient et vers quoi on tend. Des questionnements qui se posaient 2000 ans avant, mais qui sont d’autant plus pertinent au 21ème siècle, une époque où l’urgence est notre quotidien et où le temps nous manque pour retourner vers la quiétude. Bloqué dans une spirale, tout comme un Ulysse qui a fait un “beau” voyage.