Les œuvres de jeunesse sont parfois étonnantes. Ainsi par exemple du premier film de Luc Besson, relevant du cinéma d’auteur, qui ne laissait vraiment pas prévoir la suite. Il en est de même du créateur de la très labellisée et marketée Guerre des étoiles : cet American graffiti a tout du film personnel, créatif et audacieux. Il s’ajoute à la longue liste des projets autobiographiques, de Fellini à Scorsese en passant par Bergman et Paul Thomas Anderson : Lucas filme le quartier de son adolescence, San Fernando Valley, et s’inspire des personnalités qu’il a côtoyées pour créer ses personnages.

Dans le making of du DVD, le réalisateur raconte comment, n’étant alors l’auteur que d’un obscur THX, il eut du mal à financer ce projet, dont personne ne voulait. D’une part parce qu’il racontait quatre histoire sans lien entre elles, d’autre part parce qu’il manquait les ingrédients habituels qui font accourir le public : meurtre, trahison, drame, sexe, etc. Heureusement, il trouva en Francis Ford Coppola un soutien de poids (c’est le cas de le dire, quand on le voit, énorme, dans sa hideuse chemise hawaïenne) : avec cet imprimatur, Universal accepta de le produire, mais en n'accordant qu'un budget très réduit. Le film fut ainsi réalisé en seulement 28 jours, travaillant jour (pour Lucas, qui montait le film en parallèle) et nuit (pour les acteurs, épuisés à la fin du tournage). Comme dans le Mean Streets de Scorsese, on a le plaisir de découvrir de futures stars à leurs débuts, notamment Richard Dreyfus et Harrison Ford.

Tout le monde trouvait que le titre ne convenait pas, trop obscur, mais Lucas refusa de le changer. Qu’est-ce qu’un graffiti ? Une marque, une signature artistique. C’est bien ce que fait ici le réalisateur : il donne sa vision très personnelle de l’Amérique au temps de son adolescence, en 1962, juste avant l’assassinat de Kennedy et la guerre du Vietnam : une Amérique encore insouciante, ce qui n’empêchait pas sa jeunesse d’être en proie aux questions éternelles liées à cet âge-là.

Jukebox

American graffiti, c’est d’abord une bande-son : Lucas explique avoir imaginé les scènes à partir des morceaux qu’il aimait, et non l’inverse. De fait, la musique innerve tout le film, c’est elle qui crée l’effet de réalisme dévolu en général aux sons d’ambiance. Le riche making of montre comment ce sont les sons d’ambiance qui distillent le suspense, en particulier dans la scène où Curt glisse un câble sous la voiture des flics, et dans celle où Terry guette anxieusement dans un sous-bois un improbable égorgeur de chèvres. La musique aussi est savamment travaillée : dans la scène de slow entre Steve et Laurie, le Smoke Gets in Your Eyes au départ lointain, sonnant comme dans un gymnase vide, se condense pour faire ressentir que le morceau résonne dans la tête des deux amoureux.

Les tubes se succèdent, liés à l’action, les Platters, Bill Haley, Chuck Berry, les Beach Boys... Ils créent un halo enveloppant le film, donnant l’impression d’un rêve. Le bonus nous apprend que tout le budget du son avait été consacré aux droits de ces chansons, ce qui ne permettait pas de musique additionnelle ! Cette contrainte, comme souvent en art, se révèle source de créativité : le film, qui n’utilise que ces musiques datées comme un jukebox, y gagne en cohérence. La radio était écoutée partout, notamment un présentateur-vedette, le bien nommé Wolfman, qui rythme les scènes de ses vociférations.

Quatre visages de la jeunesse

A travers Steve, John, Terry et Curt, George Lucas entend raconter la jeunesse américaine. Il les a réunis dans la première scène, devant le Drive-in, alors qu’ils s’apprêtent à se rendre à l’ultime bal de fin d’année. Lucas a d’abord cherché l’authenticité : ainsi a-t-il indiqué à ses acteurs qu’ils pouvaient changer les dialogues pour les dire comme ils les sentaient, et certaines scènes ont été complètement improvisées (celle au petit matin, juste après le crash de la voiture, car la lumière était idéale). Par ailleurs, les acteurs nous apprennent que Lucas privilégiait souvent l’imperfection : lorsqu’on lance une bouteille à Terry, le réalisateur retient la prise où celui-ci manque de ne pas l’attraper, il conserve la prise où Carol trébuche sur une réplique, au grand dam de celle-ci ; dans la première scène, Ron Howard ne maîtrise pas son scooter et va s’éclater comiquement sur le mur, Lucas a gardé cette prise. Avec le côté bout de ficelles lié au budget réduit, on trouve là des ingrédients typiques de la Nouvelle Vague.

Donc, quatre garçons dans le vent. Explorons-les tour à tour.

Steve est le gendre idéal, promis à un bel avenir. Son ambition le pousse à quitter les lieux de son enfance. Le carcan qu’il ressent n’est pas seulement géographique : il propose à sa fiancée l’amour libre, en substance « on s’aime mais il faut nous séparer ; on se retrouvera mais en attendant prenons du bon temps ». Mais il n’a pas les moyens de ses ambitions : lorsque la très sexy serveuse, dont la poitrine agressive est bien mise en valeur dans son chemiser blanc, lui propose un rencart, il se dégonfle. Il restera sagement avec sa Laurie. Steve, c’est donc l’Amérique conservatrice, celle qui avec l’âge revoit à la baisse ses rêves de jeunesse. Il n’est pas innocent qu’il soit aussi celui en position de leader politique, dans le cadre encore restreint du lycée.

John est le prototype du bad guy, celui qui s’est rendu célèbre en jouant avec la mort, dans des courses automobiles. Lucas a dégoté un quasi sosie de James Dean. Belle gueule, tee-shirt blanc et course finale comme dans La Fureur de vivre, tout y est. Mieux encore, l’acteur Paul Le Mat était boxeur de profession, ce qui permet une scène de combat parfaitement crédible. John est toujours à la marge : il refuse de se rendre au bal, critique le rock en vogue venu d’Angleterre, se balade seul dans sa voiture, jusqu’à ce que la jeune Debbie se laisse tenter. Marginal, on trouve toujours plus marginal que soi, plus bad guy : c’est la justification du personnage de Bob Falfa, tenu par Harrison Ford (qui, pour éviter de se couper les cheveux, ce qui pouvait lui faire manquer des propositions, suggéra ce chapeau de cow-boy du meilleur effet). L’espèce de mélancolie qui habite John est liée au fait qu’il sent le caractère éphémère de sa position : un jour, un autre sera plus fort, il tombera de son piédestal. « Il était sur le point de me battre », dira-t-il à son pote Terry. Ce personnage est proche de Lucas, qui s’intéressa à la course automobile et à la mécanique. C’est l’un des plus touchants du film.

Terry est un peu le bouc émissaire de la bande de jeunes : le binoclard qui ne paie pas de mine. D’ailleurs, c’est simple, il n’a pas de voiture, juste une Vespa, qu’il sait à peine piloter. Dans la première scène, on l’humilie en lui baissant son froc. Mais lorsque Steve lui laisse sa voiture, l'objet magique du film, tout change. Terry se sent pousser des ailes : embarquer une belle nana dans la rue donc, puis trouver de l’alcool nonobstant l’interdiction liée à son âge, lutiner la fille en plein air, récupérer comme s’il la volait la voiture qu’on vient de lui subtiliser. Il suit le cheminement inverse du très blasé John, croquant la vie à pleines dents. Ce que lui reconnaîtra Carol, assise à ses côtés sur le trottoir, finalement conquise. Terry, c’est l’accomplissement de l’american dream, qui veut que le plus handicapé au départ peut réussir à force d’audace.

Enfin, Curt est un personnage plus ambivalent, au centre du triangle formé par les trois autres : plein de doutes, il hésite à partir. On le sent un peu gendre idéal comme Steve puisqu’il a obtenu un chèque de 2 000 $ pour son exemplarité dans l’équipe de baseball. Mais il est aussi bad guy comme John, on le verra dans les scènes où il fait ses preuves face aux Pharaons, les blousons noirs assez ridicules que Lucas met en scène. Et persévérant comme Terry, prêt à aller trouver Wolfman dans sa 2 CV pour lui demander de passer un message de toute urgence – car, comme dans Cendrillon, la magie prendra fin à l’aube. Richard Dreyfus fait merveille dans ce rôle, ses tics corporels lui conférant une fébrilité contrebalancée par la détermination de son regard. Il renoncera à son fantasme et sera finalement le seul à partir.

La drague

A côté de cette bande des quatre, il y a les voitures. Plus exactement, les voitures et les filles. La drague en voiture était le grand truc de l’époque, Lucas veut en rendre compte. Avec les bals, c’étaient les deux « lieux » de séduction. Le réalisateur alterne donc de nombreuses scènes dans la rue, où l’on s’interpelle pour s’accrocher, où l’on embarque une fille qui marche sur le trottoir, où l’on invite une fille à changer de voiture – quitte à pécher par invraisemblance pour le coup, quand les personnages au volant parlent à leur voisine longuement sans regarder la route (un travers courant). La danse des voitures répond à celle, endiablée, de la grande salle de bal. Tout cela est magnifiquement filmé. Les couleurs sont vives, les carrosseries rutilantes. Pour parvenir à éclairer aussi bien la ville de nuit, Lucas raconte avoir demandé aux commerçants d’allumer leur devanture. Pour le reste, les projecteurs ont souvent été posés à l’endroit des lampadaires, pour en accentuer la source lumineuse tout en conservant le réalisme souhaité pour ce projet de style documentaire.

Même si les héros sont les quatre garçons, Lucas caractérise finement les quatre filles qui occupent leur esprit ou leur cœur :

  • En face de Steve, star du collège, il y a son pendant, Laurie – tous deux se donnent en spectacle au bal dans le Smoke Gets in Your Eyes évoqué plus haut. Laurie est le prototype de la femme indépendante, qui a du caractère. Mais aussi pudique (on le voit lorsqu’elle refuse de se faire culbuter à l’arrière de la voiture, puis vire son amoureux quand celui-ci se montre trop explicite) et fleur bleue (elle est blessée lorsque Steve lui propose une forme d’amour libre). C’est par dépit qu’elle montera dans la voiture de Bob Falfa, mais en lui enjoignant de ne surtout pas parler !
  • En face de John, autre star mais de la conduite automobile, il y a Debbie, la très jeune et très espiègle Debbie. Méprisée au départ, sans cesse ramenée à son statut de gamine, elle va finir par séduire John par son culot et la vivacité de son esprit : barbouiller une voiture de crème à raser et en dégonfler les pneus, voilà qui redonne à John sa fraîcheur perdue ! Il la laissera rentrer chez elle à regret.
  • En face de Terry, il y a Carol, une fille « levée » dans la rue. Une fille facile, la seule qui acceptera d’être entreprise dans la voiture, puis au bord d’une rivière comme dans Partie de campagne. Carol ne veut que s’amuser, elle n’est pas inhibée, sauf par quelques principes du type c’est le garçon qui paie tout (elle est dépitée de sortir ne serait-ce qu’un dollar). Elle veut du sexe, du rock et de l’action. Le timide Terry ne va pas la décevoir, souvent bien involontairement !
  • En face de Curt enfin, il y a « la femme mystérieuse ». Elle incarne le fantasme. Curt ne l’a qu’aperçue, il a eu le sentiment qu’elle l’invitait, il va devenir obsédé par la voiture blanche dans laquelle elle sillonne les rues. C’est d’ailleurs ce plan, vu du ciel, qui conclura joliment le film.

American graffiti, c’est une longue nuit d’ivresse, celle où se joue le destin de quatre adolescents. Un peu Voyage au bout de l’enfer, mais uniquement la première partie ! Lucas a tenu aux vignettes finales, contre l’avis des producteurs. Elles montrent le destin de ces quatre-là : John la tête brulée meurt d’un accident (logique), Steve devient agent d’assurance (logique aussi), le coincé Terry périt dans la guerre du Vietnam (lui qui donnait à voir de l’action souvent à son corps défendant), le plus indéterminé Curt devient écrivain (le livre comme lieu de tous les possibles).

Inventif (exemple, la chaise géante où trône le concessionnaire automobile), sans cesse vivant (grâce aux accidents de jeu que Lucas incorpore dans son film), homogène (le film donne l'impression de respecter l'antique unité de temps, de lieu et d'action), parfois très beau (exemple, la scène dans les feuillages de nuit), le deuxième film de George Lucas nous laisse rêver à ce qu’eût pu être sa carrière sans la saga Star Wars : on l’imagine aisément tenant la dragée haute à un Paul Thomas Anderson, dont le récent Licorice Pizza sonne comme une réponse à American graffiti (et ce, dès le générique). Lucas a qualifié son film d’expérimental, c’est sans doute un poil exagéré : on est tout de même assez loin de Chantal Akerman ! Mais le curseur n’est sans doute pas le même à Hollywood qu'à Paris…

Jduvi
8
Écrit par

Créée

le 29 janv. 2022

Critique lue 157 fois

American Graffiti

American Graffiti

7

Docteur_Jivago

le 4 févr. 2021

Suivre

Doo Wop

Big George a de quoi être nostalgique, alors qu'il fait ses premières armes dans le Cinéma, il a vu, en à peine dix ans, le Vietnam, Nixon et les assassinats des Kennedy ou de Luther King gâcher sa...

American Graffiti

American Graffiti

7

Ugly

le 27 mai 2017

Suivre

Un teen movie nostalgique

Tourné 2 ans après THX 1138 qui était un film un peu expérimental, American Graffiti est le premier succès de George Lucas à l'aube de sa fabuleuse carrière de producteur ; il n'a pas encore Star...

American Graffiti

American Graffiti

8

SimplySmackkk

le 8 mai 2020

Suivre

American Spleen

Sorti en 1971 THX 1138, le premier film de George Lucas était un film d’anticipation inquiet. Son film suivant, American Graffiti ne devait être qu’un petit projet, une gourmandise pour rassurer les...

R.M.N.

R.M.N.

8

Jduvi

le 6 oct. 2023

Suivre

La bête humaine

[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...

Gloria Mundi

Gloria Mundi

6

Jduvi

le 4 déc. 2019

Suivre

Un film ou un tract ?

Les Belges ont les frères Dardenne, les veinards. Les Anglais ont Ken Loach, c'est un peu moins bien. Nous, nous avons Robert Guédiguian, c'est encore un peu moins bien. Les deux derniers ont bien...

Le mal n'existe pas

Le mal n'existe pas

7

Jduvi

le 17 janv. 2024

Suivre

Les maladroits

Voilà un film déconcertant. L'argument : un père et sa fille vivent au milieu des bois. Takumi est une sorte d'homme à tout faire pour ce village d'une contrée reculée. Hana est à l'école primaire,...