Garder les deux yeux ouverts pour ne pas rater son tir

Clint Eastwood signe ici un grand film de guerre, qui, échappant de peu aux longueurs du biopic, possède quand même un rythme efficace. Au cours des scènes de combat urbains que ne renierait pas un certain Black Hawk Down notamment.
Dès le début, le ton est donné: l'Amérique charge avec ses gros chars et détruit les murs d'une civilisation millénaire, greffant son QG en plein cœur d'une maison ancienne aux mosaïques élégantes. Et c'est bien d'Amérique dont il va s'agir, une Amérique confrontée à son égal: un tireur d'élite syrien.

C'est pour ça qu'un acteur manquant cruellement de charisme comme Bradley Cooper parvient à interpréter parfaitement ce personnage. Un être bovin, au regard impénétrable et effrayant quand il découvre les menaces qui pèsent sur l'Amérique, tout droit sorti du Texas, qui ne semble jamais respirer d'intelligence. Et c'est ça le héros de l'Amérique, fêté par le peuple en liesse à la fin. Un buffle complètement paumé.

Parce que notre ami taureau, la guerre ne va pas l'améliorer. Il a été éduqué pour être un sauveur, il sait tirer, un type a dit en déconnant un jour qu'il était une légende, et c'est parti. Le voilà Jésus sauvant l'Amérique de la misère, tuant les méchants irakiens parce que c'est son travail. Il n'a pas été fait pour réfléchir, il n'a pas été fait pour la guerre. Il n'a rien à faire là, il devrait être dans son ranch, en train de faire du rodéo. Il est trop gentil pour la guerre, ce type, trop loyal.

Mais personne n'est fait pour la guerre, il n'y a pas de héros. Le seul héros visible pendant tout le film est un mec de plus en plus autiste, qui tue parce qu'il ne sait rien faire d'autre, et parce qu'il a tué un gamin dès son premier jour. Qui tue parce qu'il a besoin de violence, loin de la douceur de sa femme. Il est encore dans la Frontière, en train de se battre en duel pendant que sa femme l'attend inquiète au foyer.

Voilà l'absurde vérité que Eastwood fait passer avec douceur, car, si le mec n'était pas fait pour la guerre, il est quand même l'élite des tireurs d'élite. Un homme au sens du devoir admirable. Mais quel devoir, encore une fois. Celui d'un homme qui doit tout à son pays, le rêve de nos politiques, le vrai patriotisme. Mais un patriotisme détourné par une vie de perdition.

Du coup, Eastwood ne peut s’empêcher d'avoir un peu d'empathie pour ce tueur, qui, au lieu de massacrer vainement pendant toute sa vie des gens, aurait pu être un homme bon, un rancher heureux. Chris Kyle est l'américain profond par excellence, le symbole d'un peuple fier, et donc grand, mais qui, dans sa gloire, détruit impitoyablement les plus faibles et les plus doux, en les transformant en croisés héroïques.

Un film qui touche l'Amérique en plein cœur, sans effusion de sang. Les réalisateurs ne visent pas la tête, ils n'en font pas trop, ils nuancent.
W_Wenders
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le 18 mars 2015

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