Amour 65 de Bo Widerberg, est un bien étrange film qui semble être un écho suédois de Godard et Fellini. Sorti en 1965, le film porte la marque du temps, mais reste résolument moderne dans son geste.
La narration est éclatée, décousue, refusant le récit linéaire classique pour mieux capturer le foisonnement intérieur de son personnage principal, un cinéaste en crise. Comme chez Fellini dans Huit et demi, il est question d’un artiste empêtré dans ses doutes et ses désirs. Le film fait clairement référence au réalisateur italien par ses plans avec les personnages en plein vol, attachés par les fils des cerfs-volants. Fellini transforme ce vertige créatif en carnaval baroque et foisonnant, Widerberg choisit au contraire la sobriété glacée du noir et blanc et un ton résolument plus sec, ce qui peut rendre le film un peu dur à suivre par moments.
Ce qui frappe, comme souvent avec le cinéma suédois, c’est la beauté froide des images . Un noir et blanc qui découpe les silhouettes, les visages, les décors avec une netteté quasi-documentaire. Mais un noir et blanc parfois lumineux, captant tout l'éclat de la nature. La caméra reste d’une liberté absolue, mouvements aléatoires, cadres parfois inattendus, temps étiré comme si Widerberg cherchait à saisir la vérité d’un geste ou d’un regard dans des scènes autonomes. Cette liberté formelle rejoint l’esprit de la Nouvelle Vague française : Ruptures de ton, digressions, changement de point de vue, personnages qui s’adressent directement au spectateur et viennent rompre la frontière entre la fiction et le réel. Quand on voit la forme du film, pas de doute, Widerberg a vu A bout de Souffle et 8 et demi.
Widerberg est plus grave, plus introspectif. L’autoportrait qu’il esquisse n’a pas l’exubérance fantasque de Fellini ni la provocation théorique et formelle de Godard . C’est un portrait plus mélancolique, douloureux, d’un homme qui ne sait plus très bien pourquoi il fait des films, et qui interroge cette crise avec franchise. Crise intérieure, introspection, expression du mal-être. Dit comme ça, on se croirait dans un Bergman. Peut-être que l'expression du mal-être est un truc de Suédois...
Par ce film, par son personnage principal, Widerberg propose une vraie réflexion sur la narration classique au cinéma tout en parlant de son cinéma. Une narration contraignante qu'il tente de dépasser en prennant le temps de digresser, de laisser traîner les séquences, nous emportant dans le flot de réflexions de ses personnages. En fin de compte, ce mix de Bergman, Godard et Fellini et tout à fait appréciable et super rafraîchissant.