Si Thomas Hobbes avait vu Apex de Baltasar Kormákur, il serait probablement sorti de la salle en déclarant : « Voilà. Enfin un documentaire. »
Car le film semble illustrer à la lettre sa thèse favorite : lorsque les institutions disparaissent, lorsque la société s’efface derrière les montagnes et les forêts, l’être humain retourne à sa condition première : la lutte de tous contre tous. Dans le bush australien, Ben, chasseur de femmes et collectionneur de cadavres, devient une sorte de mascotte involontaire du Leviathan. La civilisation n’est plus qu’un mauvais souvenir et la loi se résume à la longueur de la lame que l’on tient à la main.
Mais imaginons un instant qu’un autre philosophe soit invité à la projection : Jean-Jacques Rousseau.
Lui quitterait probablement la salle en grommelant que Hobbes n’a encore rien compris.
Pour Hobbes, l’état de nature est fondamentalement violent. Sans règles ni État, chacun devient une menace pour chacun. Ben représente cette vision dans sa forme la plus caricaturale : il tue, chasse, domine et transforme la forêt en parc d’attractions pour sociopathe.
À ce stade, Hobbes pourrait réclamer un pourcentage sur les recettes du film.
Rousseau soutient exactement l’inverse. Selon lui, l’homme naturel n’est pas mauvais. Il est même plutôt paisible. Ce sont les structures sociales, la propriété, les hiérarchies et les passions artificielles qui produisent la violence.
Et c’est ici que Apex devient plus intéressant qu’il n’en a l’air.
Car Ben n’est pas un « homme naturel ». C’est un produit de la civilisation. Son désir de domination, sa volonté de posséder les autres, sa quête de puissance sont précisément les vices que Rousseau attribue à la société.
Autrement dit, Rousseau regarderait Ben et dirait :
« Vous voyez ? Ce n’est pas la nature qui l’a rendu monstrueux. C’est l’humanité. »
Pour une fois, le cannibale n’est pas la preuve de Hobbes mais la preuve contre lui.
Et puis il y a Sasha.
Elle arrive dans la nature chargée de culpabilité, de traumatismes et de souvenirs. Tout ce bagage est social. Elle porte sur ses épaules le regard des autres, le jugement moral, la mémoire de l’accident qui a coûté la vie à son compagnon.
Au fil du récit, elle est dépouillée de tout cela.
Elle perd ses repères.
Elle perd ses certitudes.
Elle perd même, à plusieurs reprises, l’envie de continuer.
Et pourtant elle retrouve progressivement une forme d’authenticité.
C’est là que Rousseau sourit tandis que Hobbes commence à s’agacer.
La montagne ne la déshumanise pas ; elle la reconstruit.
La véritable question du film devient alors :
Que révèle la nature lorsqu’on y est abandonné ?
Pour Hobbes, elle révèle le prédateur.
Pour Rousseau, elle révèle l’être humain avant sa corruption.
Kormákur semble hésiter entre les deux.
Ben donne raison à Hobbes.
Sasha donne raison à Rousseau.
L’un s’enfonce dans la violence à mesure qu’il s’isole.
L’autre retrouve une forme de liberté.
Comme si le réalisateur refusait de choisir son camp et organisait un combat philosophique clandestin au milieu des eucalyptus.
Sous ses allures de survival musclé, Apex finit par opposer deux visions irréconciliables de l’humanité.
Hobbes contemple Ben et conclut :
« Voilà ce que nous sommes. »
Rousseau contemple Sasha et répond :
« Voilà ce que nous pourrions être. »
Le spectateur, lui, contemple les deux et se demande surtout comment personne n’a pensé à installer des caméras de surveillance dans ce parc national.
Finalement, le film suggère peut-être que Hobbes et Rousseau avaient tous les deux raison. L’être humain porte en lui le prédateur et le bon sauvage. La différence tient simplement à celui qui tient l’arbalète.
Et, dans Apex, il vaut mieux que ce ne soit pas Hobbes.