Armaguedon d’Alain Jessua est un film qui intrigue davantage par ce qu’il cherche à faire que par ce qu’il parvient réellement à accomplir. Il repose sur une idée forte — presque brillante — celle d’un homme persuadé de pouvoir réveiller les consciences en s’imposant à l’échelle médiatique européenne. Une ambition démesurée, portée par une vision quasi messianique… mais qui se heurte à une exécution inégale.
Dès le départ, le film installe une atmosphère froide, presque clinique. La mise en scène privilégie les plans fixes, les compositions rigides, avec une certaine distance vis-à-vis des personnages. Ce choix aurait pu renforcer la dimension psychologique, mais il produit ici un effet inverse : au lieu d’installer une tension, il crée une forme de lenteur, parfois même de mollesse narrative.
Alain Delon, habituellement magnétique, semble en retrait. Son jeu minimaliste, qui fait souvent sa force, manque ici de relief. Il reste extérieur aux enjeux, comme s’il ne parvenait jamais à réellement habiter le conflit central du film. À l’opposé, Jean Yanne propose une composition plus instable, plus intéressante sur le papier : celle d’un mégalomane en quête de sens et de reconnaissance. Pourtant, le film ne va pas assez loin dans l’exploration de sa folie. La progression psychologique manque de netteté, et la mise en scène ne soutient jamais complètement sa dérive.
C’est peut-être là que le film montre ses limites les plus évidentes : dans son incapacité à faire coïncider fond et forme. Le montage reste très linéaire, peu rythmé, sans véritable montée en puissance. Quant à la musique, elle demeure en retrait, presque neutre, là où elle aurait pu accompagner — voire amplifier — la tension mentale du personnage. Il manque une véritable dimension sensorielle, quelque chose qui aurait pu plonger le spectateur dans l’esprit du protagoniste.
Et pourtant, tout change dans la dernière partie. Lorsque le plan du mégalomane se met en place — cette tentative de prise de contrôle des chaînes de télévision à l’échelle européenne — le film trouve enfin sa direction. La tension apparaît, le propos devient clair, et surtout, une lecture plus profonde se dessine. Car ce qui devait être un moment de révélation tourne au ridicule : le public ne comprend pas, ou pire, ne veut pas comprendre. Il rit, il rejette, il détourne. C’est là que le film devient véritablement intéressant. La folie n’est plus seulement celle de l’individu, mais celle d’une société incapable d’entendre un discours qui sort de ses codes. Le regard se renverse : le mégalomane n’est plus uniquement un fou, il devient aussi un symptôme. La toute dernière séquence, avec Renato Salvatore — silhouette muette, presque irréelle — pousse cette idée à son paroxysme. Isolé, assis dans un espace vide, accompagné du simple tic-tac d’une bombe, il incarne une forme de résignation silencieuse face à l’absurdité du monde. La mise en scène se dépouille enfin, abandonne toute lourdeur, et touche à quelque chose de plus pur, de presque abstrait. C’est sans doute la plus belle réussite du film.
À sa sortie, Armaguedon a probablement dérouté. Trop lent pour un thriller, trop conceptuel pour un polar classique, il se situe dans un entre-deux inconfortable. On peut imaginer une réception critique partagée : saluant l’ambition du propos, mais regrettant son manque de force formelle. Le public, lui, a sans doute eu du mal à s’impliquer émotionnellement, faute de rythme et d’identification claire.
Au final, Armaguedon est un film frustrant. Il contient une idée puissante, une fin remarquable, et quelques fulgurances, mais il manque de souffle, de tension, et surtout d’une vraie cohérence entre sa mise en scène et son sujet. Un film qui aurait pu être marquant… et qui ne le devient que par éclats.