C’est drôle, ce matin je m’encanaillais justement avec un zigoto qui me répétait le discours basique et chiant du « le cinéma est mort nananana (je rajoute des « nanana » parce que j’ai arrêté d’écouter) ». Mais en rentrant chez moi, cette pensée ne voulait tout de même pas sortir de ma tête, et autant dire que c’est plutôt encombrant. Mais, le soir même, j’ai réussi à m’en faire sortir pour un moment. Alors merci monsieur Sorogoyen.

Par où commencer ? Peut être par le début. Alors c’est partie. La première scène d’As Bestas est une énorme claque ; tant de haine, de violence, tant de douleur dans un seul plan, c’est inhumain. Et pourtant, Soso (petit surnom intime que je me permet de donner aux réalisateurs qui ont du talent) nous introduit directement dans son enfer. Celui qu’on va partager avec Antoine et sa femme pendant deux heures.

Le premier tour de force du réalisateur espagnol ne se fait pas attendre. Que dire de cette première scène de dialogue, glaçante. Celle-ci nous amène déjà tous les enjeux du film, en plaçant en un instant tous les personnages à leur place. Mais il en manque, et le plus important. Pour la caméra semble-t-elle aspirée par Xan ? Pourquoi tous les panoramiques qui composent cette scène finissent tous sur son visage à demi éclairé ? Sorogoyen nous montre comment on peut présenter avec une très grande classe son antagoniste principal. Puis, à la dérobée, discrètement, nous est finalement présenté Antoine, el Francese, Dénis putain de Ménochet.

Ensuite, pour essayer d’aller plus vite, je vais, plutôt que de passer en revue scène par scène, essayer de comprendre la puissance générale de l’œuvre. D’abord, pour moi, ce qui fait l’atout principal de As Bestas est sa rigueur et sa précision d’écriture. Je pense pouvoir affirmer que le long-métrage espagnol nous propose des scènes de confrontation d’une intensité qu’on ne voit que dans les plus grands films. As Bestas est un film parlé, et pourtant Sorogoyen ne cache a aucun moment ses talents de metteur en scène, mais décide de les mettre au service de ses personnages.

La structure propre du film est elle aussi particulièrement intéressante. Le film est un diptyque, un tableau en deux parties presque égale en durée comme en intensité dramatique. D’abord, nous suivons Antoine, cet ancien professeur français devenu paysan dans les montagnes catalanes. Ce titan aux mains colossales et au cœur gigantesque. La caméra de Sorogoyen nous plonge au plus profond de l’abîme de son âme, et avec une précision chirurgicale. Pourtant, le film prend le parti de ne développer que ce qui est vu. En effet, il ne contient qu’une seule scène de flashback, et le scénario n’est pas avide de détails sur les vies passées des personnages. Mais pour moi c’est un parti pris qui fonctionne.

Alors que le premier volet du diptyque touche lentement à sa fin, la mise en scène se veut plus anxiogène, servie par une musique stridente et dérangeante, que le réalisateur parvient à placer exactement aux moments clefs. Et là, la grosse surprise.

ATTENTION SPOILER !

La scène d’agonie de ce titan qu’est Antoine constitue sûrement un des plans les plus outrageusement violent et captivant que j’ai pu voir depuis longtemps. Ce lent travelling avant que nous propose Sorogoyen alors que la vie quitte lentement le corps du français est poignant, cruel et inattendu.

Peut alors commencer le second volet du diptyque, qui désormais met Olga au centre de l’histoire. Encore une fois, Sorogoyen ne nous donne que très peu d’informations sur l’avancée des événements. C’est un puzzle que nous, spectateurs, devons reconstituer, à l’image d’Olga elle-même. Cette partie est bien plus lente et contemplative. Elle nous transporte beaucoup plus intensément dans le monde très fermé des montagnes espagnoles. Et en plus de cela l’équipe du film (notamment la co-scénariste Isabel Peña) nous démontre qu’ils maîtrisent autant l’écriture d’un personnage masculin que d’un personnage féminin.

Je peux dès lors concevoir que cette partie présente quelques longueurs, qui viennent peser sur l’œuvre dans sa totalité. Mais c’est une chose qui ne m’a pas du tout gêné lors de mon visionnage. D’autant plus que cette seconde partie nous présente une scène de confrontation mère-fille plus que poignante, filmée en un plan séquence qui démontre encore une fois le double talent de Sorogoyen à la mise en scène, d’abord de trouver LE bon angle de plan, et ensuite de réussir à laisser s’épanouir ses dialogues dans le cadre. Néanmoins, cette scène présente le seul défaut important du film : la trop grande théâtralité des dialogues. Je sais que l’équipe du film n’est pas entièrement bilingue, mais, monsieur Sorogoyen, personne ne parle de cette manière en France. Surtout lorsqu’on est poussé par la haine, la colère et la déception. Mais bon, passons.

Finalement, As Bestas est un film précis, direct mais discret, un thriller psychologique jouissif qui nous présente tout un panel de personnages intéressants, riches et particulièrement bien écrit, et surtout interprétés d’une main de maître (une pensée émue au deux frères, les deux antagonistes du film, qui sont parvenus à l’exploit d’être à la fois attachant et détestable viscéralement).

Un très grand film.

Créée

le 7 sept. 2022

Critique lue 10 fois

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