Avec Au-delà des collines, Cristian Mungiu poursuit son œuvre d’auscultation du corps social, un cinéma de l’étouffement où l’individu, privé de marge de manœuvre, se heurte aux structures de pouvoir. Inspiré d’un fait divers survenu en Roumanie en 2005, le film met en scène l’écrasement d’un être sous le poids d’un ordre qui se pense infaillible.
Deux jeunes femmes, Alina et Voichița, liées par une enfance passée en orphelinat, se retrouvent après des années de séparation. Alina, revenue d’Allemagne, veut emmener Voichița avec elle. Mais celle-ci s’est enracinée dans un couvent orthodoxe isolé, sous l’autorité d’un prêtre. Très vite, le film montre le conflit : d’un côté, Alina, animée d’un désir de rupture, de l’autre, une communauté dont la survie repose sur la soumission à une règle absolue.
Mungiu filme l’illusion du libre arbitre. Alina croit revenir pour sauver Voichița, mais c’est elle qui se retrouve progressivement mise à l’écart. De son côté, Voichița, persuadée d’avoir trouvé un refuge, est en réalité captive d’une structure qui nie toute possibilité d’alternative.
Là réside toute la force du film : il ne désigne ni coupables, ni victimes absolues. Il n’y a pas de violence intentionnelle, seulement une chaîne de causalités. Le couvent ne cherche pas à punir Alina, mais à la « sauver ». Alina ne veut pas détruire Voichița, seulement l’extraire d’un monde qu’elle ne comprend pas.
Pour Mungiu, le couvent n’est pas un lieu de sévices physiques, il n’est ni un goulag, ni une secte extrême, mais un microcosme refermé sur lui-même, structuré par une liturgie qui gouverne chaque action.
Tout passe par le langage. Voichița ne parle plus qu’en termes de salut et de péché, ses mots sont emprisonnés dans un lexique qui réduit la complexité du monde à une grille de lecture binaire. Face à elle, Alina lutte pour imposer son propre discours, mais elle se heurte à une communauté qui ne reconnaît pas la légitimité d’un autre mode d’expression.
L’austérité formelle épouse le rigorisme du couvent. Pas de musique, pas de fioritures visuelles, seulement une répétition de gestes – prières, tâches domestiques, rituels. La mise en scène rend sensible l’écrasement progressif des corps et des volontés.
Mungiu pousse la logique jusqu’au bout. Même les extérieurs paraissent clos, dominés par des ciels bas, un horizon gris, des paysages sans issue. Le monde, ici, n’est qu’un prolongement du couvent.
C’est toute la société que Mungiu décrit ici, une société où la femme n’existe qu’en fonction du cadre dans lequel elle s’inscrit. L’oppression n’a pas besoin d’être brutale : elle est intériorisée, rendue invisible par la force du collectif.
Le final ne cherche pas la catharsis. Alina meurt, mais personne ne remet en question le système qui l’a conduite à cette fin. Sa disparition n’est pas un choc, mais une fatalité. Tout reprend son cours, imperturbablement.
Le dernier plan, ce véhicule qui transporte son corps sous une pluie battante, est d’une sécheresse horrible. Aucune rédemption, aucun sursaut de conscience, seulement le retour à un ordre qui se perpétue, indifférent aux individus qu’il broie.
Depuis 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Mungiu ne cesse d’explorer les formes contemporaines du conditionnement. Le communisme d’État, la religion, la corruption : autant de systèmes qui dictent la place de chacun et annihilent la possibilité d’une trajectoire autonome.
Avec Au-delà des collines, il radicalise son approche. Là où Baccalauréat laissait une place à l’ambiguïté morale, ce film ne propose aucune échappatoire. La structure a déjà gagné. Le dogme n’a pas besoin d’être imposé par la force : il est devenu la seule grille de lecture du monde.
Au-delà des collines est un film sur la soumission, non pas imposée mais consentie. Il ne décrit pas un univers de violence autoritaire, mais quelque chose de plus insidieux : un ordre où chacun participe, convaincu d’agir pour le bien.