Contrairement à ce que mon Top 10 Films laisse paraître, quiconque me connaît et connaît mes goûts en matière de cinéma saura que, si le cinéma hollywoodien mainstream remporte souvent mes faveurs, mon amour pour le cinéma asiatique n’en demeure pas moins d’une grande vivacité, tant les John Woo, les Johnnie To, les Kim Jee-woon ou encore, bien entendu, Park Chan-Wook occupent une place de choix dans ma bluraythèque et dans mon cœur. C’est dire si l’attente était vive face à Aucun autre choix, adaptation du roman de Donald E. Westlake que le cinéaste coréen portait en lui depuis des années. L’entreprise n’avait rien d’anodin. S’attaquer à cette mécanique noire, satire féroce du marché du travail où un cadre licencié élimine méthodiquement ses concurrents pour survivre, relevait autant du défi moral que formel.
Très vite, une évidence s’impose avec la netteté d’un trait de scalpel : la mise en scène épouse la logique comptable du héros jusqu’à en adopter la sécheresse presque inhumaine. Park Chan-Wook choisit de ne pas traiter son sujet sur le mode du pur thriller. Ce serait trop simple, presque vulgaire. Il installe d’emblée une tonalité équivoque, où le grotesque affleure sous la rigueur géométrique du cadre. Le protagoniste, homme ordinaire précipité dans l’absurde d’un système qui l’éjecte, n’est ni un monstre ni une victime pure. Park filme son glissement avec une distance qui n’est jamais froide. Les plans, d’une précision chirurgicale, isolent le personnage dans des intérieurs aux lignes impeccables, bureaux vitrés, appartements ordonnés, couloirs anonymes. Le cadre semble toujours un peu trop étroit, comme si l’air manquait. La composition devient commentaire social.
Les assassinats ne sont pas des explosions de violence mais des opérations. Le découpage privilégie la clarté, presque la transparence. Park refuse l’hystérie visuelle qu’on lui a parfois reprochée. Pas de baroque inutile ici, mais une sécheresse calculée. Les mouvements de caméra sont rares, mesurés, souvent latéraux, comme pour accompagner une procédure. Le montage, d’une rigueur presque mathématique, agence les séquences avec une netteté qui confine à l’obsession, installant un rythme régulier que rien ne semble devoir perturber. Le film prend le risque d’une répétition volontaire, d’une scansion presque bureaucratique des actions, comme si chaque scène cochait une case supplémentaire dans un agenda funèbre. Ce minimalisme apparent rend d’autant plus troublantes les irruptions d’humour noir, qui surgissent sans prévenir, dans un regard trop appuyé, un détail incongru du décor, une respiration légèrement décalée dans le tempo d’une scène. La violence, ici, ne cherche pas l’effet. Elle se déploie dans la continuité d’un geste, au détour d’un plan fixe dont la durée excède d’une poignée de secondes notre confort de spectateur.
Petit conseil qui vaut le détour : lorsque vous serez devant le film, prenez soin de porter une attention particulière à la photographie. La lumière, souvent froide, presque clinique, découpe les visages avec une netteté implacable. Les surfaces vitrées, les reflets, les lignes droites composent un univers où tout semble mesurable, quantifiable. Les cadres jouent fréquemment sur l’enfermement, multipliant les lignes de fuite qui ne mènent nulle part, cloisonnant les corps dans des espaces trop ordonnés pour être honnêtes. Pourtant, à mesure que le personnage s’enfonce dans sa logique meurtrière, des zones d’ombre s’invitent dans le cadre. Des contre-jours subtils, des arrière-plans moins nets, comme si l’image elle-même se troublait. Ce travail sur la profondeur de champ, sur la netteté et ses failles, accompagne discrètement la dérive morale du récit.
La musique joue un rôle ambigu. Elle ne souligne pas l’action, elle la contredit parfois. Là où l’on attendrait une tension appuyée, Park installe une mélodie presque légère, comme si le monde continuait de tourner avec indifférence. Ce contraste crée un malaise persistant. Le rire affleure, mais il se coince dans la gorge. On pense à la cruauté feutrée de Lady Vengeance, à la précision morale de Mademoiselle, mais débarrassées de leur flamboyance. Ici, la violence est terne, administrative. Elle s’inscrit dans un calendrier, dans une liste, dans un tableau mental où chaque nom devient une case à rayer.
L’acteur principal, l'incroyable Lee Byung-hun (« incroyable » tant qu'il n'apparaît pas dans une production américaine, j'en conviens) porte le film avec une retenue admirable. Son visage, d’abord lisse, se fissure à peine. Park multiplie les plans rapprochés sans chercher l’empathie facile. Il observe. Le jeu repose sur des micro-variations, une crispation de la mâchoire, un regard qui se détourne trop vite, un silence qui s’étire au-delà du raisonnable. La caméra s’attarde sur ces infimes déplacements d’émotion, refusant l’expressivité démonstrative. Cette économie d’effets renforce la dimension tragique du récit. On ne nous demande pas de comprendre, encore moins d’excuser. Seulement de constater. Et dans cette constatation se niche une gêne tenace, presque physique.
Pourtant, Aucun autre choix n’est pas exempt de faiblesses. À force de contrôler son dispositif, Park frôle parfois la démonstration. Certaines séquences étirent leur ironie jusqu’à l’insistance, comme si le film craignait de ne pas être compris. La mécanique narrative, admirable de précision, finit par révéler ses rouages. Quelques transitions paraissent trop programmatiques, presque didactiques dans leur symétrie. Là où l’on aurait pu attendre une bascule plus radicale, un déraillement formel, il choisit la cohérence. Ce choix, respectable, limite toutefois l’ampleur émotionnelle de l’ensemble. La satire reste précise, souvent mordante, mais elle ne mord pas toujours jusqu’au sang.
Il faut néanmoins saluer la manière dont Park articule l’intime et le politique. La cellule familiale, filmée dans une lumière plus douce, presque chaleureuse, devient le miroir obscène des actes commis à l’extérieur. Le montage crée des échos subtils entre les gestes domestiques et les préparatifs meurtriers. Couper des légumes, ajuster une cravate, nettoyer une surface. Les mêmes mouvements, la même application. Les raccords, d’une précision presque ironique, soulignent ces correspondances sans les appuyer. Cette mise en parallèle, jamais soulignée lourdement, dit tout d’un monde où la violence est intégrée au quotidien, digérée, rationalisée.
En adaptant Westlake, Park ne cherche pas la fidélité littérale mais la résonance contemporaine. Le chômage, la compétition généralisée, la peur du déclassement ne sont pas des abstractions. Ils s’incarnent dans des corps fatigués, dans des silences trop longs, dans des espaces de travail vidés de leur humanité. Le film ne délivre aucun message explicite. Il expose une logique, implacable, presque abstraite, et la laisse se déployer jusqu’à son point de rupture. Dans ce refus du commentaire appuyé se loge une confiance rare accordée au spectateur.
On aurait aimé, parfois, que la mise en scène se laisse contaminer par la folie qu’elle décrit, qu’elle ose un débordement, une fracture plus visible dans le tissu même du film, un plan qui déraille franchement au lieu de trembler à peine. Mais cette retenue fait aussi la singularité de l’œuvre. Park Chan-Wook signe un film moins spectaculaire que certains de ses sommets passés, plus sec, plus discret, presque modeste en apparence. Sous cette surface maîtrisée couve pourtant une colère froide, une lucidité sans consolation.
Aucun autre choix n’est pas un coup d’éclat, c’est une lame fine. Elle ne tranche pas d’un geste ample. Elle incise lentement, méthodiquement, et laisse une trace durable. Park y abandonne une part de flamboyance pour gagner en précision morale. Le résultat n’a rien d’écrasant, mais il s’impose avec une autorité tranquille, presque entêtante. Une œuvre qui ne cherche ni l’approbation facile ni l’effet spectaculaire, et qui, par cette rigueur même, confirme qu’à défaut de frapper fort, Park Chan-Wook sait encore viser juste.