Le cinéma de Park Chan-Wook semblait avoir opéré une évolution à partir de Mademoiselle, confirmée par Decision to leave : plus lyrique, moins violement grotesque que dans sa fameuse Trilogie de la vengeance. La nouvelle adaptation qu’il propose du Couperet de Westlake, plus de 20 ans après celle de Costa-Gavras, le fait pourtant renouer avec ce style flamboyant. Il faut dire que le récit se prête particulièrement à un tel traitement, au cours duquel un homme licencié recrute ses concurrents pour un futur poste afin de les éliminer. La violence du monde capitaliste, qui a toujours su arrondir les angles pour broyer les individus, se retrouve ici face à son miroir implacable. Eux qui prétendent n’avoir « aucun autre choix » que de « laisser partir » leurs employés pour le bien de la compagnie, vont engendrer un monstre qui pousser les curseurs de cette logique destructrice.
En déplaçant le roman américain dans la Corée contemporaine, Park Chan-Wook poursuit en un sens la satire opérée par le Parasite de Bong Joon-Ho. Il s’agit, dans un premier temps, de magnifier la réussite où la grande maison, les chiens, la fille au violoncelle et la sublime épouse composent un tableau rutilant qu’il va falloir à tout prix maintenir au regard des autres. Loin de jouer sur le manichéisme ou la fracture sociale, le récit s’attache surtout à disséquer l’aliénation d’un bon soldat du système, tout bonnement incapable d’imaginer un rebond lorsqu’il en est exclu. La férocité réside donc dans la noirceur vengeresse, non à l’égard des structures sociales, mais de ses semblables, qui, comme lui, sont des pions remplaçables, et donc éliminables.
Park Chan-Wook, virtuose metteur en scène, s’en donne ici à cœur joie, dans un traitement qui laisse toujours le grotesque au premier plan, la farce désactivant la possibilité d’une identification, voire d’une justification des actes. La manœuvre est certes habile, mais elle légitime également un déferlement formaliste qui peut s’avérer fatiguant à la longue. Chaque cadrage, chaque transition, chaque mouvement d’appareil est sur-pensé, la photographie saturée achevant de faire basculer l’imagerie vers celle des animes et du manga. Cette artificialité constante n’est pas dénuée d’ambivalence, d’autant qu’elle nourrit une intrigue où fourmillent les éléments secondaires souvent superflus, le film accusant de vraies longueurs. Le cinéaste, qui a déjà annoncé, comme il l’avait fait pour Mademoiselle, un futur extended cut de 18 minutes supplémentaires, semble incapable de doser ses effets, ce qui ne manque pas d’ironie dans un film qui satirise la démesure et la fuite en avant.
La charge n’en perd pas pour autant en férocité, et c’est lorsque la caméra est la plus proche des protagonistes qu’elle saisit au mieux les facettes contradictoires du monstre contemporain. Le protagoniste, employé modèle, s’avère aussi méticuleux dans son métier qu’avec ses plantes vertes, dans sa vie de couple qu’en assassinant ses concurrents. En résulte un ballet proprement effrayant, qui culmine dans un bal masqué grotesque annonçant le ballet final des machines, où l’humanité aura définitivement œuvré à sa disparition.
(7.5/10)