Le film s'ouvre par une scène de plage, écrasée par le soleil et la langueur. Au milieu des estivants paresseux et des enfants turbulents, un chien-loup, noir comme la nuit, rôde dans l'indifférence générale, avant de venir dévorer les frites d'une jeune fille endormie, comme mû par une attraction magique. Cette belle introduction, l'air de rien, illustre bien le conflit créateur au coeur d'Ava, film constamment secoué par la rencontre entre un doux naturalisme et la recherche du fantastique. Tout va ici de pair : mauvais présage et annonce d'un désastre à venir (la jeune fille va progressivement perdre la vue), le chien sert aussi de révélateur, d'agent chimique au contact duquel réagit le corps étrange (surtout à elle-même) d'Ava. C'est la belle idée de Léa Mysius que de faire incarner son personnage de 13 ans par la néophyte mais rayonnante Noée Abita, beaucoup plus âgée ; cette incongruité physique raconte mieux le malaise de l'héroïne que les multiples pistes métaphoriques lancées dans une première partie surchargée, parfois inspirée, souvent maladroite.


La cécité à venir fait glisser l'univers d'Ava dans une douce apocalypse : c'est autant la peur de ne plus plus voir que la peur de l'âge adulte qui terrifie - double tragédie pour cette infante qui veut déjà mourir parce qu'elle sent bien que la vie promet plus qu'elle ne donne. Dans ses yeux mutins mais naïfs, une menace sourde plane sur le monde, à l'image des policiers transformés par l’imaginaire en Nazgûls, monstruosités du Seigneur des Anneaux. A cette loi martiale de l'état d'urgence, Ava oppose la loi du désir : la véritable urgence est de saisir, tant qu'il est encore temps, les derniers rayons d'un soleil brûlant et d'y consumer toute sa jeunesse. Le film fait rimer cet impératif guerrier avec une photographie crépusculaire, presque calcinée, jaune, bleu et mélancolie des derniers étés magnifiquement emmêlés.


Comme dans le dernier court-métrage de Léa Mysius, L'Île Jaune, il s'agit de perdre pied en laissant s'en aller, tout doucement ou dans une rupture totale, le territoire de l'enfance : la fugue avec un garçon, lui-même exilé, amène les séquences les plus libératrices, pleine d'amour fou et de fuite en avant, quelque part entre Bonnie & Clyde et Pierrot le Fou.
Dans un monde devenu incertain, la perte des repères visibles, la fin des phénomènes certains annoncent l'émergence d'un nouveau continent, règne du toucher, du goût, confiance aveugle et absolue dans une sensualité primaire.


Avec ce premier long-métrage imparfait mais foudroyant, Léa Mysius - déjà remarquée pour ses courts et co-scénariste du dernier film d'Arnaud Desplechin (Les Fantômes d'Ismaël ) - dévoile un cinéma vitaliste et solaire, qui raccorde à merveille avec tout un pan du cinéma français ( l'Inconnu du Lac, Ce sentiment de l'été, Vincent n'a pas d'écailles...).
Quant à Noée Abita, son entrée fracassante sur grand écran n'est pas sans rappeler celle d'une autre fulgurance cannoise, Adèle Exarchopoulos - même puissance fragile, même trouble sensuel, même regard frondeur qui semble clamer haut et fort : "Mes jours sont plus beaux que vos nuits".

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le 31 mai 2017

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