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Quel doux euphémisme de dire que la sortie de Avatar fût un événement. Un carton mondial qui venait dépasser Titanic (à ce jour, Cameron brigue trois des quatre places des plus gros succès de l’histoire du cinéma), et dont tous les retours en sortie de salle que j’ai eu étaient : “je veux retourner sur Pandora”. Et pourtant, rapidement, on a commencé à voir poindre les réflexions basses du front, celles qui parlaient de Pocahontas chez les Schtroumpfs. Une ineptie pour plusieurs raisons, et qui même si elle s’était avérée vraie n’aurait rien d’un défaut. Après tout, The New World de Terrence Malick, c’est littéralement Pocahontas, et ça n’en fait absolument pas quelque chose de ringard, de simpliste ou d’enfantin.
Mais reléguer le cinéma de Cameron à un Disney médiocre, qui arrivait à la fin du second âge d’or de la firme aux grandes oreilles, c’est faire fi de toute la profondeur de ce que nous montre le cinéaste canadien (et je ne parle pas que de la 3D, ni de ses expéditions marines). Il ne fait nulle doute que si entre 2009 et 2022, quand sorti The Way of Water, Avatar semblait tomber dans l’estime de bon nombre de spectateurs, c’est car ils avaient oublié. Pas de merchandising, pas d’univers étendu par d’autres médias, et un héritage technologique bafoué par la surexploitation sans vision de la 3D ont fini d'effacer la sensation initiale. Cameron ne s’est pas dévoyé, et a précieusement protégé une œuvre pour lui séminale, sortie des entrailles de son imagination adolescente après de nombreuses tentatives infructueuses, et mutation logique de son projet d’une vie: Xenogenesis. L'œuvre fil rouge, à laquelle tous ses travaux précédents ont mené. Si Big Jim a toujours repoussé les limites de ce que l’on peut montrer à l’écran, nous montrant pour la première fois une créature entièrement conçue par ordinateur dans The Abyss, ou repoussant de nouveau les frontières avec les morphing de Terminator 2 qui mettent à l’amende, 33 ans plus tard, 80% des blockbusters, c’était pour aboutir sur Avatar.
Et là aussi, limiter l’univers créé à sa prouesse technique serait occulter un ensemble bien plus vaste de réussites. On le sait depuis toujours, Cameron est un amoureux de la nature. On parle du type qui détient les records de profondeur de plongée en sous-marin, et dont les outils développés pour ceux-ci, et pour certains de ses films, sont à la pointe et servent aujourd’hui la recherche scientifique à travers le monde. Tout ceci dans un but de sensibiliser l’opinion publique aux méfaits de l’action humaine sur notre environnement. Après tout, ce n’est pas de Skynet et des I.A. qu’il nous mettait en garde dans Judgment Day, mais bien du revers de bâton du consumérisme et du progrès scientifique en ce sens, qui signifierait fatalement notre fin. Un bâton porté par un flic d’ailleurs, un organe du gouvernement américain, fautif de la condamnation humaine. Si la bombe éclate, ce n’est pas à cause de méchants robots, mais à cause de notre bêtise.
Il était donc naturel qu’il arrête de parler en métaphore, le monde s’abrutissant de jour en jour grâce au travail de sape intellectuelle bien mené par des médias sous influence, des modes de consommation qui prônent le zapping, empêchant de facto le temps de réflexion sur ce dont on nous abreuve, et des gouvernements qui lèsent l’éducation sur tous les plans. Il était temps de rentrer dans le vif, sans détour, et d’être sûr d’être compris (il n’y a qu’à voir l’invraisemblable incompréhension du spectateur moyen d’une oeuvre comme Don’t Look Up, pourtant pas fine pour un sou dans ses avertissements). Et donc Pandora.
Pocahontas disiez-vous? Les images de bulldozers broyant la jungle sous leurs chenilles, les terres brûlées et les expropriations forcées sont pourtant le quotidien de milliers de gens en Amazonie. Cameron ne nous renvoie pas seulement au passé colonialiste génocidaire, mais nous montre ce qui se passe actuellement dans les derniers Eden de notre planète. Des tribus parmi lesquelles il a vécu 2-3 mois pour être sûr de ne pas commettre d’impairs, et ancrer en lui la gravité des conséquences des ravages mortifères de nos sociétés de l’ultra-capitalisme. Des tribus à qui il donne une voix, et auprès desquelles il s’engage, et engage le spectateur. Car si comme John Smith et Pocahontas, la belle et farouche Neytiri aide la bascule de Jake Sully du côté des Omaticayas, le parcours de ce dernier est avant tout celui d’un homme qui s’éveille au monde, à sa beauté, et à sa fragilité.
Pocahontas disiez-vous? Si John Smith finit par repartir avec ses hommes en Europe (kidnappant l’amérindienne qui subira un terrible destin dans la véritable histoire), Jake lui ne fonde plus d’espoir en l’homme. Il trahit son espèce, et rentre en révolte ouverte avec un oppresseur qu’il sait ne pas pouvoir raisonner. Ce que Cameron nous dit, c’est que nous sommes indécrottables, que tous les modèles que nous pouvons mettre en place seront constamment mis à mal par notre faiblesse, notre avidité, notre stupidité. Les accusations faisant de Jake un énième white savior sont ainsi balayées, la notion même de race étant supplantée par celle d’espèce. La nôtre est pourrie, est donc condamnée, et sur ce postulat repose toute la sève émotionnelle du film.
“You are like a baby, you do not see” lance la guerrière. “They killed their mother” réalise plus tard Jake. Nous sommes une menace qui doit cesser. Nous avons détruit notre planète, et ce malgré les alertes qui sont lancées depuis cinquante ans, malgré que les conséquences dévastatrices se font déjà ressentir alors que des pays commencent à disparaître, que les zones vivables rétrécissent, et que les prochaines générations devront vivre des tourments sans précédent. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu un tel rejet, aussi global, dans l’histoire la pauvre Pocahontas, et une telle radicalité dans l’absence de solutions envisagées. Et ce ne sont pas les techno-solutions fantasmés par les connards de Musk ou Bezos, complètement déconnectés de toute réalité scientifique et sociale, qui nous sortiront de la panade.
Quant au film, inutile de s’appesantir sur sa forme. Du jamais vu il y a 16 ans, et surpassé uniquement par sa suite à ce jour. Mais on pourra noter la question du double : Jake et son jumeau, les méchas des mercenaires, la notion d’avatar elle-même, et bien évidemment la collusion d’images réelles avec celles générées par ordinateur. Une récurrence thématique qui se met en opposition directe avec l’unité d’Eywa, du monde rêvé par Cameron dans lequel on ne peut s’intégrer qu’en abandonnant les faux-semblants pour rentrer dans une communion totale, en s’affranchissant de liens limitants pour embrasser un ensemble : l’harmonie du vivant. Et d’un point de vue méta, la filiation est parfaite, puisque les frontières de ce qui peut être représenter dans un tout cohérent à l’image ont été éclatées par Avatar et le travail du cinéaste avec Weta.
Je pourrais sans doute continuer à écrire des tartines, tant sur les représentations du film que sur son processus de fabrication passionnant, mais beaucoup d’encre a déjà coulé sur le sujet, et j’ai dit le cœur de ce que j’avais à dire. Et si j’ai vu le film en salle deux fois à sa sortie, puis de nouveau lors de sa rediffusion en 2022 (à égalité avec Fury Road en termes de films les plus vus en salle donc), c’était bien parce que je ne voulais pas quitter Pandora. Une planète que nous ne connaîtrons jamais plus, qui a encore un espoir de préserver sa richesse, sa beauté, son équilibre. Un objet d’évasion qui supplante tous les autres, où colère et onirisme se mêlent dans un fracas visuel et émotionnel.
"I see you" Avatar