J'ai vu ce film pour la première fois dans les années 80. J'avais moins de 18 ans. J'en ai gardé le souvenir d'un film complaisant avec un sujet sur lequel on ne devrait pas l'être. Je me souviens aussi que le malaise me collait à la peau, jusque bien après le visionnage, tout comme les complexes. Je pensais en effet que la jeune Marion était une fille normale qui assumait ses sentiments et ses désirs et n'avait pas peur de les exprimer ni d'envoyer promener le qu'en-dira-t-on (par contraste j'étais juste une fille de 18 ans complètement gourde).
Je revois ce film aujourd'hui, par hasard.
Entre-temps (soit 40 ans quand même) j'ai vu Lolita, j'ai lu Vanessa Springora, et j'ai avalé des kilomètres d'argumentation, wokiste, psychologisante, libertarienne, etc...
Aujourd'hui je m'aperçois que le malaise ne venait pas de moi. Le malaise est tout entier incarné par l'excellent Patrick Dewaere et ce film n'a rien, mais alors rien de complaisant. Chaque minute du film nous montre, nous démontre et nous prouve qu'il ne fallait pas, sous aucun prétexte, franchir cette limite. Les rôles de père (ou de beau-père, c'est pareil) et d'amant ne sont PAS interchangeables. Même avec beaucoup d'amour.
Là où, à l'époque, j'avais éprouvé de l'admiration pour la demoiselle, j'éprouve aujourd'hui une immense empathie pour le personnage de Marion, sans accabler cette tentatrice calculatrice. C'est juste une gamine. Quant à Rémi, je ne saurais l'accabler non plus : tout humain a ses limites, et comme il le dit lui-même, "j'en ai marre de jouer au héros".
Mais un point de non-retour reste un point de non-retour, et on voit sur les traits de Dewaere à quel point le prix à payer est lourd. En ce qui concerne la gamine, on n'en sait trop rien, c'est une gamine... mais il est fort probable qu'elle le paie aussi et continuera à le payer, plus tard. Blier a la délicatesse et l'intelligence de ne pas mêler la justice à son scénario, et d'en rester au ressenti possible des êtres humains normaux, doués d'empathie, honnêtes et bien intentionnés, mais faibles, comme nous le sommes tous. "Je vais te guérir", annonce le film à la fin. Est-ce possible ?
Je me dis que quand un film donne, lors de deux visionnages différents, deux lectures à ce point divergentes (mais pas incompatibles) et aussi intenses en émotions, ça ne peut pas être un mauvais film. Il est même probable que ce soit un excellent film.
Quant aux critiques qui accusent le film de "complaisance" vis-à-vis de l'inceste ou de la pédophilie, je pensent qu'ils se trompent radicalement. Mais je ne saurais les blâmer, j'ai commis la même erreur. Il faut dire que Blier n'y va pas par le dos de la cuillère en montrant sans fioriture la réalité des faits, aussi fictionnels soient-ils.