Black Dog
7.2
Black Dog

Film de Guǎn Hǔ (2024)

Critique de la raison canine : Quand Diogène troque son tonneau pour un side-car

Bienvenue chez Ciné-Sophia. Sortez vos croquettes, rangez vos certitudes, et préparons-nous à regarder un ex-taulard et un lévrier galeux donner des leçons de métaphysique à l'Europe des Lumières.

Il est toujours dangereux de confier un concept philosophique à un chien. Avec les humains, on finit déjà par inventer les réseaux sociaux ; avec les chiens, on risque carrément la sagesse.

Dans Black Dog, le réalisateur chinois Guan Hu nous raconte l’histoire de Lang, ancien détenu mutique qui revient dans une ville fantôme du désert de Gobi à la veille des Jeux olympiques de Pékin. Une cité abandonnée par le progrès, envahie par les chiens errants et les ruines industrielles. Lang finit par se lier à l’un des animaux qu’il était censé capturer. Le résumé paraît simple. Comme souvent, la philosophie adore se cacher derrière ce qui semble simple.  

Le premier philosophe qui surgit à l’écran n’est pas Nietzsche ni Heidegger. C’est Diogène de Sinope.

Oui, Diogène. Celui qui vivait dans un tonneau, méprisait les conventions sociales et dont le courant philosophique s’appelait justement le cynisme — du grec kynikos, « semblable au chien ». Pour Diogène, la société est une vaste comédie où chacun joue un rôle absurde pour obtenir reconnaissance et respectabilité.

Or que voit-on dans Black Dog ? Une ville qui tente désespérément de se rendre présentable avant les JO de 2008. Les autorités nettoient les rues, traquent les chiens errants, effacent tout ce qui dépasse. Le chien noir devient alors ce que Diogène aurait adoré être : l’incarnation vivante de ce que la société veut cacher sous le tapis.  

Lang et son compagnon canin forment ainsi une petite communauté de deux exclus. Un ancien prisonnier et un chien considéré comme nuisible. Aristote aurait appelé cela une amitié fondée sur la vertu. Les autorités locales auraient plutôt parlé d’un problème sanitaire.

Mais le film ne s’arrête pas au cynisme antique. Il glisse doucement vers un autre territoire : celui de l’absurde.

Impossible de ne pas penser à Albert Camus.

Camus nous expliquait que la vie est une farce absurde où l'homme cherche un sens là où il n'y en a pas, un peu comme essayer de trouver un scénario logique dans un film de Transformers.

Lang avance dans un monde qui semble avoir perdu sa raison d’être. Les mines ferment, les habitants partent, les bâtiments s’écroulent. Le progrès est passé par là comme un commercial pressé : il a vendu un rêve puis changé de région.  

Face à ce vide, Lang ne prononce presque rien. Il agit. Il s’occupe du chien. Il continue d’exister.

Là où Emmanuel Kant aurait pondu un traité de douze volumes sur l'impératif catégorique du devoir citoyen, Lang choisit la voie de la moindre résistance textuelle. Le dialogue est une béquille pour les faibles ; Lang et le chien se regardent dans le blanc des yeux et comprennent le grand vide de l'univers. C’est la rencontre de deux solitudes qui, face à un monde en pleine destruction bureaucratique, décident que la seule réponse logique à l'absurdité de l'existence est de partager un side-car.

Camus aurait probablement observé la situation en allumant une cigarette : voilà un homme qui a compris que l’univers ne lui doit aucune explication. Le chien n’est pas un symbole du salut. Il n’est pas un guide spirituel. Il est simplement là. Et c’est déjà énorme.

D’ailleurs, le film semble poser une question profondément camusienne : peut-on reconstruire une vie sans obtenir le pardon du monde ?

La réponse de Guan Hu est délicieusement ironique : peut-être, mais il vaut mieux avoir un chien.

Puis arrive un troisième invité philosophique : Michel Foucault.

Car Black Dog raconte aussi l’art de gérer les populations indésirables. Les chiens errants doivent disparaître. Les quartiers vétustes doivent être rasés. Les marginaux doivent devenir invisibles. Derrière les paysages magnifiques du Gobi se cache une mécanique très foucaldienne : toute société produit ses exclus puis invente des procédures élégantes pour ne plus les voir.

Foucault aurait probablement regardé les équipes de capture canine comme une version poilue du biopouvoir. Certes, c’est moins spectaculaire qu’une prison panoptique. Mais le principe reste le même : organiser l’espace, classer les corps, éliminer les anomalies.

Et pourtant, malgré ces références savantes, Black Dog ne ressemble jamais à une dissertation universitaire.

Heureusement.

Imaginez deux heures de Heidegger expliquant le rapport entre l’Être et un lévrier noir : même Cannes a ses limites.

La grande réussite de Guan Hu est précisément de faire passer ces questions philosophiques par le silence, le désert et les regards.

Le film nous rappelle que les perdants de l’Histoire sont parfois les seuls à voir clairement ce qui se passe. Les vainqueurs construisent les stades olympiques ; les exclus observent les ruines.

À la fin, on ressort avec une intuition étrange : le chien est peut-être le personnage le plus humain du récit.

Ce qui, à bien y réfléchir, constitue aussi une critique assez sévère de l’humanité.

Diogène aurait adoré.

Et il aurait probablement demandé un os pour célébrer ça

Cine-Sophia
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le 25 juin 2026

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