Bienvenue chez Ciné-Sophia. Prenez votre Mercalm : aujourd’hui, nous embarquons pour L’Odyssée de Christopher Nolan. Un drame ontologique racontant l’histoire d’un homme qui voulait simplement rentrer chez lui après « un long voyage » afin de « vivre entre ses parents le reste de son âge ».
Sur le papier, c’est Homère. En pratique, c’est surtout une question de philosophie : après vingt ans d’errance, de guerres et de monstres, celui qui revient est-il encore celui qui est parti ?
On connaissait le Nolan architecte des rêves (Inception), le Nolan physicien quantique du dimanche (Interstellar), et le Nolan adepte des montres à l'envers (Tenet). Avec L’Odyssée, Christopher nous offre son chef-d'œuvre ultime : la réduction d’un poème homérique vieux de trois millénaires en un gigantesque laboratoire d’angoisse métaphysique sur pellicule IMAX 70 millimètres.
En résumé : un héros grec met dix ans à faire un trajet Athènes-Ithaque qu'un vol low-cost effectuerait en 1 h 15, tout cela parce qu'il n'a pas révisé sa géographie mythologique avant de lever l'ancre. Mais chez Nolan, ce trajet raté n’est pas un problème de GPS : c’est l’Aporie du temps et de la mémoire.
Chez Nolan, Ulysse est prisonnier d’un piège d’une rare cruauté : sa mémoire lui ordonne de retrouver le monde qu’il a quitté, tandis que le temps s’est déjà chargé de le faire disparaître. Plus le souvenir est fidèle, plus le retour devient impossible.
Le concept central du film repose sur le Nostos — le retour au foyer. Vladimir Jankélévitch nous l’a gentiment expliqué dans L’Irréversible et la Nostalgie : on ne retourne jamais vraiment chez soi, car pendant qu’on combattait des Cyclopes ou des vagues synthétiques sur fond de cuivres assourdissants, le temps, lui, a continué de couler.
Quand Ulysse remet enfin le pied sur les plages d'Ithaque, le drame n'est pas tant de devoir trucider cent quarante prétendants indélicats qui squattent son salon, mais de réaliser qu'il est devenu un fantôme pour les siens. Nolan filme ce retour non pas comme une victoire militaire, mais comme un malaise phénoménologique. Ulysse contemple son palais comme un visiteur de musée contemplerait un fossile de lui-même.
Chez Friedrich Nietzsche, l’Éternel Retour est l’épreuve suprême : seriez-vous prêt à revivre votre vie dans les moindres détails, indéfiniment ? Chez Nolan, l’Éternel Retour est une technique de montage.
En entremêlant le pèlerinage interminable d'Ulysse et l'attente névrotique de Pénélope, Nolan transforme l'existence en une boucle temporelle où chaque décision résonne comme un couperet déterministe. On se prend à espérer qu'Immanuel Kant surgisse du décor pour rappeler à Ulysse que le temps n'est qu'une « forme a priori de la sensibilité » — une manière très polie de dire que notre cerveau fabrique le temps pour éviter de tout subir en même temps. Malheureusement pour Ulysse, la sensibilité nolannienne se mesure surtout en décibels : le temps ne coule pas, il vous pèse sur le thorax à la vitesse de 24 images par seconde.
Et si la véritable énigme de L’Odyssée n’était ni le Cyclope, ni les Sirènes, mais… le bateau ?
Pas celui d’Ulysse, celui de Thésée.
Le célèbre paradoxe rapporté par Plutarque demande ceci : si l’on remplace une à une toutes les planches d’un navire, est-ce toujours le même bateau ?
Nolan semble poser exactement cette question à son héros. Après vingt ans de guerre, de tempêtes, de deuils et de métamorphoses, Ulysse est-il encore Ulysse ?
Son corps a vieilli, ses certitudes se sont fendillées, sa gloire s’est usée comme les rames de son navire. Même son identité est devenue un costume qu’il enfile ou abandonne au gré des circonstances : héros de Troie, « Personne » chez Polyphème, mendiant à Ithaque, roi dans ses souvenirs. Pendant ce temps, Pénélope regarde cet inconnu qui prétend être son mari et se demande, avec un bon sens désarmant, si elle n’est pas en train d’accueillir un parfait étranger.
Car c’est peut-être cela, le véritable retour : découvrir qu’Ithaque est restée la même, mais que le voyage a remplacé toutes les planches du bateau.
Et Nolan, fidèle à lui-même, nous laisse avec cette question délicieusement inconfortable : peut-on rentrer chez soi lorsque celui qui est parti n’existe plus ? Ou, plus perfidement encore, sommes-nous tous des bateaux de Thésée qui paient leurs impôts sous le même nom ?
L’Odyssée de Nolan est une expérience sensorielle et philosophique étourdissante : c'est le seul film où l'on vient pour les monstres mythologiques et dont on ressort en se demandant si notre propre conscience est une illusion causée par la distorsion de l'espace-temps.
Est-ce un poème épique sublime ou une crise d'angoisse existentialiste à 250 millions de dollars ?
Probablement les deux. Mais après trois heures à regarder un homme en jupe de cuir lutter contre la gravité, la mémoire et Poséidon, une chose est sûre : vous ne regarderez plus jamais votre trajet quotidien en métro de la même manière.
En quittant la salle, une question demeure. Celui qui rentre à Ithaque est-il encore Ulysse, ou seulement un homme qui se souvient d’avoir été Ulysse ?
Le bateau de Thésée continue de flotter, l’Éternel Retour poursuit sa ronde, et Nolan nous laisse avec cette intuition désagréable : le voyage ne change pas seulement le monde, il remplace, une à une, toutes les planches de celui qui le traverse.