"Black Sunday", réalisé par John Frankenheimer en 1977, est un film qui, à première vue, pourrait être perçu comme un simple thriller politique. Pourtant, derrière son intrigue haletante se cache une réflexion profonde sur la peur et le terrorisme, et au-delà sur les vulnérabilités intérieures des États-Unis. Ce film nous plonge dans un monde où la paranoïa et la méfiance règnent en maîtres.
L'intrigue de "Black Sunday" tourne autour d'un attentat terroriste prévu lors du Super Bowl, un événement qui symbolise l'unité nationale. Ce choix de contexte crée une tension palpable, accentuée par la mise en scène de Frankenheimer, qui utilise des techniques de caméra innovantes pour créer une atmosphère de désespoir imminent.
Les personnages principaux, interprétés par Robert Shaw, Bruce Dern et Marthe Keller, sont des archétypes qui transcendent le simple cadre narratif. Shaw incarne un agent de la sécurité du Mossad efficace mais un peu fade, tandis que Dern joue le rôle du terroriste américain exalté, ancien militaire détenu au Vietnam, en manque de reconnaissance et retourné par la cause palestinienne (incarnée par une Marthe Keller à la froideur et à la détermination sublimées, on est très très loin de la Demoiselle d'Avignon...). Leur dynamique permet au spectateur de s'interroger sur la nature du mal et les conséquences de la violence, sans trop de manichéisme. La profondeur psychologique des personnages enrichit l'intrigue et souligne les enjeux moraux auxquels ils sont confrontés.
Le maître Frankenheimer, connu pour son style visuel percutant, utilise des plans-séquences et des angles de caméra audacieux pour immerger le spectateur dans l'action. Le rythme est parfaitement séquencé. Les scènes de foule, notamment celles du Super Bowl, sont filmées avec une intensité qui évoque la peur collective. Cette approche rappelle la manière dont d'autres films de l'époque, comme "Un tueur dans la foule" (même si celui-ci lui est est très largement inférieur), ont su capturer l'angoisse d'une société US des années 70 en proie à la paranoïa (assassinats politiques, terrorisme, mass murderers... il faut revoir le Mondo Cane, "The Killing of the America").
La bande originale, composée par John Williams, joue un rôle crucial dans l'atmosphère du film. Les thèmes musicaux, à la fois grandioses et inquiétants, parviennent à créer une tension qui accompagne chaque moment clé, renforçant l'impact émotionnel des scènes.
"Black Sunday" aborde également l'émergence du terrorisme de masse, un phénomène qui commence à prendre de l'ampleur dans les années 1970. Le film met en lumière les motivations complexes des individus qui choisissent de recourir à la violence pour faire entendre leur voix. À travers le personnage de Dern, le film explore aussi la désespérance et l'aliénation qui peuvent conduire à de tels actes. C'est d'autant plus agréable à regarder que c'est fait sans aucun jugement moral (on a vu des formats scénaristiques bien plus appuyés depuis). La menace d'un attentat lors d'un événement aussi emblématique que le Super Bowl souligne enfin, 25 ans en avance, la vulnérabilité des États-Unis du fait de ses actions extérieures.
En somme, "Black Sunday" est une œuvre qui transcende son époque. À travers une mise en scène audacieuse, des personnages complexes et une réflexion pertinente sur la société moderne, John Frankenheimer nous offre un film qui résonne encore aujourd'hui. Ce film, bien que souvent sous-estimé, mérite une place de choix dans le panthéon des thrillers politiques. En fin de compte, "Black Sunday" est un miroir ancien de notre réalité, un rappel que le spectacle de l'horreur est toujours à portée de main, ce que nous n'avons plus jamais oublié depuis 2001.