- Ha ! Ha ! Ha ! C'est épouvantable ce cri. Hu ! Hu !
- Quel chat tu as étranglé pour qu'il couine comme ça ?
- La chatte que tu as engagé, c'est sa voix.
- C'est pas doublé ?
- Non.
La vérité comme bruit de fond
Sous les apparences d’un thriller politique classique, Blow Out dépasse largement la simple mécanique du complot. Brian De Palma y développe une vision profondément nihiliste où la vérité importe moins que l’usage qu’on accepte d’en faire lorsqu’elle devient dérangeante. Là où des films comme Ennemi d’Etat de Tony Scott, The Ghost Writer de Roman Polanski, ou encore I... comme Icare de Henri Verneuil, opposent un homme seul contre une structure de pouvoir tentaculaire, De Palma adopte une approche plus désabusée dans laquelle il montre qu’une vérité ne conserve de valeur que tant qu’elle reste compatible avec l’ordre établi. C’est dans cette logique qu’apparaît Jack Terry (John Travolta), ingénieur du son enregistrant sur un pont des ambiances nocturnes pour enrichir la bande sonore d’un film d’horreur fauché, lorsqu’une voiture bascule soudainement dans la rivière. Il sauve la passagère, mais ne peut empêcher la mort du conducteur, qui n’est autre qu’un candidat majeur à l’élection présidentielle. Pourtant, avant même toute enquête, la vérité est déjà remodelée. Il faut cacher la présence de la survivante, maîtresse du défunt, car révéler cette liaison détruirait l’image publique de ce candidat modèle et irréprochable devant les électeurs comme devant sa propre famille. Police, entourage et presse s’alignent aussitôt sur une version acceptable, faisant du mensonge un réflexe politique immédiat.
En réécoutant son enregistrement, Jack entend un coup de feu juste avant l’explosion du pneu. Ce n’est plus un accident, mais un assassinat. À partir de là, Blow Out révèle toute sa singularité puisque le film ne raconte pas la conquête héroïque de la vérité, mais la découverte progressive d’un réel déjà corrompu à tous les niveaux. Jack tente d’alerter les autorités, sans résultat. Son témoignage dérange davantage qu’il n’intéresse. Il se tourne alors vers Sally (Nancy Allen), la jeune femme rescapée, espérant trouver en elle un point d’appui. Mais elle est elle-même impliquée dans une manœuvre frauduleuse avec Manny Karp (Dennis Franz) où elle devait compromettre politiquement le candidat par des photographies compromettantes avec lui. Là encore, la vérité n’a de valeur qu’à travers l’usage qu’on en fait. Tout le génie du scénario de Brian De Palma réside dans cette superposition de manipulations car derrière un complot en surgit un autre, et derrière chaque version officielle se cache une nouvelle falsification. Quand Jack semble approcher un relais possible, il devient la cible de Burke (John Lithgow), l’assassin responsable de la mort du candidat, exécutant lié à une opération politique orchestré par le pouvoir présidentiel, bien que celui-ci ayant perdu le contrôle de leur agent. Le tueur entreprend alors d’éliminer méthodiquement tous ceux qui détiennent une parcelle de vérité. Une superposition de manipulations où chacun poursuit une finalité différente.
Là où De Palma frappe très fort, c’est dans la manière dont il fait du métier de Jack le cœur même de sa réflexion politique. Le personnage n’est pas journaliste, ni policier, ni avocat mais ingénieur du son. Autrement dit, quelqu’un dont le travail consiste précisément à isoler, sélectionner, nettoyer, recomposer la réalité sonore. Dès l’ouverture, dans une scène brillante de mixage sonore, Jack explique à un réalisateur de film d’horreur que le cri d’une actrice assassinée sous la douche (hommage évident à Psychose de Alfred Hitchcock) manque de crédibilité. Cette séquence, d’abord amusante, devient rétrospectivement fondamentale, puisque tout le film parlera justement du rapport entre son, image et vérité. Jack est un homme qui entend ce que les autres refusent d’entendre. Et De Palma construit alors une réflexion efficace sur le montage comme instrument de manipulation. Tout cela devient l’équivalent cinématographique du contrôle de l’information. Difficile alors de ne pas y voir un écho direct à la manière dont les États-Unis ont redéfini leur rapport aux images publiques après la guerre du Viêt Nam.
- Depuis combien de temps on bosse ensemble ?
- On s'est connu avec Bain de sang. Puis on a fait Bain de sang 2. Après, c'était Sang chaud et sable fin. Puis il y a eu Du sang au lupanar. Et nous y sommes. Panique à la cité U. Au fait, je t'ai pas dit mais... Je trouve que c'est notre meilleur film.
- Presque deux ans.
- Cinq films en deux ans.
- Je comprends pas que tu sois encore à faire des merdes pareilles.
- Parle pour toi. Je fais que le son.
Sur le plan technique, la mise en scène de De Palma s’avère efficace. Certaines morts sont filmées avec une stylisation volontairement rétro, comme si le cinéaste assumait de flirter avec les codes du thriller visuel des années 70 tout en les poussant vers une sophistication plus actuelle. La photographie signée Vilmos Zsigmond et László Kovács donne à Philadelphie une véritable présence. La ville prend vie et devient oppressante, notamment à travers sa gare, ses métros et ses espaces nocturnes. La musique de Pino Donaggio, déjà collaborateur régulier de De Palma sur Carrie au bal du diable en 1976, ou encore en 1980 avec les films Home Movies et Pulsions, amplifie constamment la tension avec une présence sonore dramatique à part entière. Une excellente composition musicale qui nous capte sans mal. Le rythme connaît certes quelques passages légèrement moins tendus, quelques respirations où le récit ralentit, mais la densité du propos et la progression dramatique maintiennent l’attention. Et puis vient le final. Une longue poursuite finale sous haute tension demeurant l’un des grands moments du film. Ce qui la rend si puissante, en plus de sa longue construction nerveuse, c’est sa terrible conclusion, puisque Jack échoue, et cet échec est absolu. Toute sa quête de vérité se retourne contre lui.
L’homme qui croyait agir avec droiture tel un chevalier blanc sorti de sa vie monotone pour devenir un héros de thriller d’espionnage, découvre que la vie réelle est bien plus implacable, sachant qu’il a lui-même conduit à la mort celle qu’il voulait protéger. En cherchant à faire éclater la vérité, il a mis Sally en danger. Plus cruel encore, cette vérité qu’il voulait imposer il y renonce, car finalement elle ne servirait à rien car le système absorbe tout. Il abandonne le combat et laisse le récit « officiel » reprendre immédiatement le dessus, transformant l’assassin en simple psychopathe isolé, et Sally en simple victime de celui-ci ayant emporté avec elle dans sa mort son meurtrier, effaçant toute dimension politique. Jack lui-même finit par rejoindre ce monde qu’il combattait en se résignant. Et tout cela s’illustre dans une scène finale littéralement glaçante. Dans un geste d’un nihilisme terrible, il récupère le cri réel de Sally au moment de sa mort pour l’utiliser comme effet sonore dans ce film d’horreur médiocre sur lequel il travaillait au début. Voilà ce qu’il reste de toute l’affaire, un cri authentique absorbé par une fiction dérisoire. La vérité devient alors un simple bruit de montage. Et le regard vidé de Jack pendant que son patron se réjouit de ce cri "enfin réaliste" produit un frisson impactant.
Le rôle de Jack fut d'abord proposé à Al Pacino, mais étant indisponible, Brian De Palma accepte de prendre John Travolta après l’avoir dirigé dans Carrie au bal du diable. Travolta est très bon sous les traits de Jack Terry. Un rôle auquel tenait le comédien car voulant trancher net avec l’image glamour collante provenant de son rôle dans Grease de Randal Kleisher. Sans doute une des raisons de l’échec au box-office de ce film. Il est amusant de noter que dans la version française, c’est Gérard Depardieu qui prête sa voix à John Travolta à sa demande. Une fois qu’on sait cela, il devient très difficile de ne pas voir Depardieu derrière, c’est pourquoi je ne peux que le conseiller en version originale. En parlant de Grease, il fut au départ suggéré Olivia Newton-John pour le rôle de Sally Badina, pour ainsi reformer le duo mythique de Grease, ce que Brian De Palma refusa. Ce fut finalement son épouse de l’époque, Nancy Allen, qui fut choisi. Une comédienne par moment dans le surjeu. Là aussi je ne peux que conseiller la version originale car le doublage vf par Catherine Lafond fait mal aux oreilles. John Lithgow dans le rôle de Burke laisse dans un premier temps dubitatif, car avec sa tête d’homme lambda aux traits sympathiques on a du mal à le prendre au sérieux en tant qu’assassin professionnel. Et c’est justement ses faiblesses qui en font un parfait antagoniste car il se fond parfaitement dans la masse en tant que monsieur tout le monde. Enfin Dennis Franz dans le rôle de Manny Karp, le chanteur faisant dans le chantage avec sa complice est très convaincant tant il démontre le réel de l’humanité à travers sa posture et son discours désabusé.
CONCLUSION :
Il n’y a finalement rien d’étonnant à ce que Quentin Tarantino cite régulièrement Blow Out parmi ses films préférés. Parce que derrière son apparence de thriller politique, Brian De Palma orchestre une véritable critique du système de l’époque, tout en offrant un récit prometteur à travers un personnage intéressant de par sa profession.
Blow Out ne raconte pas une enquête, mais l’inutilité même de la vérité.
- Ça, c'est un cri !
- ...C'est un beau cri... Oui... C'est un beau cri...