Une photo peut en cacher une autre

Blow-Up — Palme d'or 1967


Palme d'or en 1967 ? Oui, oui, cela a de quoi désarçonner, et l'on peut s'interroger sur une telle distinction pour un film qui, à mes yeux, nage dans un faux rythme presque constant.


Le film suit Thomas (David Hemmings), un photographe de mode londonien au comportement parfois problématique — notamment dans ses rapports avec les femmes, même s'il faut évidemment replacer le personnage dans son époque. Un jour, Thomas prend des dizaines de clichés dans un parc public. Il photographie notamment à son insu un couple : une mystérieuse jeune femme, Jane (Vanessa Redgrave), et un homme plus âgé. Jane remarque sa présence et tente avec insistance de récupérer les photographies.


De retour dans son laboratoire, Thomas développe ses clichés et commence à les agrandir. C'est en les observant avec une attention presque obsessionnelle qu'il croit distinguer, dans les buissons, une silhouette tenant ce qui pourrait être un revolver. Il comprend alors pourquoi Jane tenait tellement à récupérer les photographies. Plus tard, en agrandissant encore les images, Thomas croit discerner un corps étendu dans l'herbe. Lorsqu'il retourne dans le parc, il découvre effectivement un cadavre.


Le titre Blow-Up prend alors tout son sens : en photographie, « blow up » signifie notamment agrandir une image. Et c'est précisément par l'agrandissement que Thomas tente de faire surgir l'insoupçonnable à partir de ce qui semblait insignifiant. Comme si de terribles réalités pouvaient se dissimuler dans chacune de nos photographies, invisibles au premier regard.


Un ami de Thomas, peintre, le met d'ailleurs involontairement sur cette voie au début du film. Il lui explique qu'au commencement d'une toile, il ne comprend pas forcément ce qu'il peint, puis qu'un élément prend soudainement sens et que le reste s'organise autour de lui, comme dans un roman policier. Thomas fait exactement la même expérience avec ses photographies : il regarde d'abord sans voir, puis croit progressivement découvrir une histoire cachée dans l'image.


L'idée est excellente. Son traitement m'a beaucoup moins convaincu.


Le film m'a paru lent, décousu et rempli de silences dont je n'ai pas toujours compris la nécessité. La caméra s'attarde longuement sur Thomas et sur ses déplacements. Antonioni semble parfois davantage intéressé par l'attente, le vide et l'incertitude que par la progression dramatique elle-même. Thomas est par ailleurs un personnage extrêmement superficiel, évoluant dans un monde où les relations humaines semblent souvent réduites à l'apparence, au désir et à la consommation.


Blow-Up constitue également un témoignage fascinant sur le Swinging London des années 1960 : mode, liberté sexuelle, fêtes, drogues, jeunesse et contre-culture composent l'univers du personnage. La présence des Yardbirds, que Thomas va voir en concert, ancre encore davantage le film dans cette effervescence culturelle londonienne.


Là où Hitchcock aurait probablement construit un suspense autour du meurtre, Antonioni choisit de nous abandonner avec nos interrogations. Le meurtre est-il exactement celui que Thomas imagine ? Pourquoi le cadavre disparaît-il ? Pourquoi les photographies sont-elles volées ? Pourquoi Thomas semble-t-il finalement presque apathique devant ce qu'il vient de découvrir ?


C'est précisément là que mon rapport au film devient compliqué. J'aime les histoires riches et construites, avec un début, un développement et une conclusion. Je ne pense pas que le cinéma puisse se réduire au plaisir de filmer et de contempler l'image : j'attends également une histoire et un canevas narratif suffisamment solide pour me captiver. Ici, Antonioni choisit volontairement de frustrer cette attente. Tout paraît possible, mais presque rien n'est définitivement résolu.


J'ai toutefois trouvé très intéressants les moments où Antonioni se contente de filmer la nature : le parc, l'herbe, le vent qui traverse les arbres. Ces séquences m'ont fait penser, toutes proportions gardées, à American Beauty, qui sait lui aussi s'arrêter sur des éléments apparemment insignifiants pour tenter d'y découvrir une forme de beauté. La contemplation peut être magnifique lorsqu'elle fait naître chez moi une émotion ou une poésie ; dans Blow-Up, elle m'a trop souvent laissé face à une impression de vide.


La photographie est évidemment au cœur du film, mais plus largement, c'est la question de l'art et de son utilité qui m'a intéressé. Chez un antiquaire, Thomas achète une grande hélice d'avion en bois. Lorsqu'on lui demande ce qu'il compte en faire, l'idée de sa réponse est finalement très simple : elle ne sert à rien, mais elle est belle.


Cette remarque pourrait presque constituer une définition de l'art. Une photographie n'est pas nécessairement « utile » au sens pratique du terme. Elle représente quelque chose que nos yeux pourraient théoriquement voir sans elle. Pourtant, nous photographions. Nous cadrons, conservons, agrandissons et contemplons. L'homme semble incapable de vivre sans transformer le réel en objet esthétique.


Mais Blow-Up va encore plus loin : la photographie montre-t-elle réellement la réalité ?


Plus Thomas agrandit son image pour tenter de découvrir la vérité, plus celle-ci devient floue, granuleuse et abstraite. C'est là, à mon sens, l'un des grands paradoxes du film : plus Thomas cherche à voir, moins l'image devient lisible. La photographie, supposée être une preuve objective du réel, finit presque par ressembler à une peinture abstraite.


La dernière scène, avec les joueurs de tennis mimant une partie sans balle, pousse cette réflexion jusqu'au bout. Thomas commence par observer cette partie imaginaire, puis finit par entrer lui-même dans leur jeu lorsqu'il ramasse et renvoie symboliquement une balle qui n'existe pas. Antonioni semble alors poser une dernière question : qu'est-ce qui distingue encore le réel de ce que nous acceptons collectivement comme réel ?


C'est une idée intellectuellement passionnante, même si le film ne m'a pas passionné.


Blow-Up est, pour moi, trop lent et trop distant pour être un grand film. Il est néanmoins porteur d'une véritable proposition esthétique et philosophique, ce qui n'est pas toujours le cas au cinéma. Je comprends donc son importance historique sans nécessairement partager l'enthousiasme qu'il a suscité.


À voir également pour comprendre son influence sur d'autres cinéastes, notamment Brian De Palma avec Blow Out (1981), qui reprend le principe d'un homme découvrant involontairement les traces d'un crime grâce à son médium — l'image chez Antonioni, le son chez De Palma.


Blow-Up reste donc pour moi davantage une expérience de contemplation et une réflexion sur l'image qu'un véritable plaisir de cinéma. Mais derrière son apparente vacuité se cache au moins une question qui demeure longtemps après le générique : peut-on vraiment croire ce que l'on voit ?

Sacha83
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