Portrait incisif sur la perdition d’une vie et d’une Nation, Blue Ruin cloisonne son drame familial par les codes du cinéma de genre et affiche avec rudesse, la description d’une tristesse silencieuse et latente. Ce vigilante movie est la simple retranscription d’un homme qui a vu sa vie basculer et qui observe vainement son destin qui ne cesse de s’effondrer. Dès le début, le doute pivote autour du personnage de Dwight. Vagabond, barbe hirsute, clochard, vivant dans sa bagnole, il n’a rien. La police vient le chercher. Est-il coupable d’un fait ? Ce n’est pas de l’ordre du jour. L’officier l’amène au commissariat pour lui signifier simplement que le meurtrier de ses parents est libéré. Le bourreau de sa famille sort donc de prison.


Le choc est rude mais il renferme son ressenti comme si de rien n’était. A partir de cette révélation le tissu narratif se révèle à nous et on comprend rapidement le désarroi dans lequel Dwight s’est enfoncé. L’enjeu qui va suivre est d’une logique implacable : sa vengeance. Et c’est à travers ce brusque changement de situation et de point de vue que Blue Ruin démarre, hausse sa tension pour imprimer sa froideur durablement sur la rétine.


Dans sa réécriture presque documentariste d’une Amérique profonde qui marche sur un fil, colt à la main et les yeux rivés sur une cible, Blue Ruin se rapproche d’un Shotgun Stories de Jeff Nichols, tant par son cadre naturaliste que dans son sens du souffle « western ». Acéré et souvent muet, Blue Ruin parle peu et s’avère carré dans sa progression avec un premier tiers qui s’attarde sur la préparation minutieuse de la vengeance de Dwight. Par un ressort primitif, il rassemble tout ce qui lui reste d’énergie, de peur pour venger son passé. Que cela soit dans sa progression et dans son financement Blue Ruin s’éloigne des films bâtards hollywoodiens sur la soif de vengeance, et tire sa force de son récit subtil aux détails impressionnants (détonations de coups de feu, violence pragmatique, coups de canifs qui tâchent) sans jamais idéaliser son protagoniste.


C’est même le contraire car Dwight est un type lambda et tuer un homme va se révéler extrêmement difficile tant dans l’exécution que dans le courage qui va l’amener à sauter le pas. Alors que cette première partie de film se veut haletante et assez trépidante dans son suspense et dans son indécision, Jeremy Saulnier se fait plus lent après l’acte sanguinaire, moins agressif et surtout, plus introspectif dans sa deuxième partie qui se veut être un road movie allant de cabane en cabane où la dissimulation précédera l’ultime affrontement mortel.


Blue Ruin devient plus grand dans son ensemble, sort de sa cabale vengeresse dont les répercussions seront incontrôlables pour dessiner les traits, les fêlures d’une Nation Américaine dont la torpeur et la création s’effondrent dans ses fondations et qui devient le constat d’échec d’une société qui a effacé l’altruisme de ses amendements. Et c’est donc devant nos yeux que s’inscrit une fine peinture de la loi du Talion entreposée par la fascination des américains, de ce monde de monstres, de freaks patibulaires envers les armes. Et à ce petit jeu-là, le réalisateur montre une maitrise prenante dans ses multiples permutations de tonalités aussi drôles que dramatiques, et dissimule un nivellement des valeurs où la victime devient coupable.


Car Jeremy Saulnier ne fait pas de Dwight un martyr ou un ange déchu mais le dessine comme un homme simple qui amène autant l'empathie que la colère, qui prend des choix et qui doit en assumer les conséquences. Dans ce rôle, Macon Blair impose une présence incroyable avec son visage de chiens galeux et son regard désabusé. D’autres chemins de croix se présentent aux personnages mais la spirale de violence ne peut s’effacer et en devient irrévocable. Jeremy Saulnier se veut proche des Coen dans cette façon d’iconiser un loser engourdi. L’un des moments forts du film est cette rencontre avec sa sœur (qui a réussi à construire sa vie) et l’incommunicabilité entre les deux car Dwight a vécu trop de malheurs pour exprimer sa rancœur. Mais c’était déjà trop tard. On a tous le choix mais parfois, le choix nous rattrape.

Velvetman
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le 2 mai 2016

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