Elle est ce que les autres projettent sur elle

Il faut du courage, aujourd’hui, pour filmer l’infra-ordinaire. Il faut de la rigueur, mais aussi une forme de grâce, pour s’intéresser à ce qui ne crie pas, ne brille pas, ne se vend pas. Bonne Mère est de ces œuvres qui avancent à rebours du spectaculaire. Hafsia Herzi n’élève pas la voix : elle tend l’oreille. Elle ne cherche pas le drame : elle l’absorbe. Et c’est dans cette écoute, dans cette manière de filmer sans appuyer, que réside la puissance de son geste.

Le titre du film (Bonne Mère) charrie à la fois l’imaginaire religieux marseillais (la "Bonne Mère" qui veille sur la ville) et celui, plus intime, de la dévotion féminine. Nora, interprétée par Halima Benhamed, n’est pas héroïsée. Elle est filmée dans une posture d’effacement, mais un effacement actif. Elle incarne ces corps fatigués, ces existences invisibles qui font tenir le monde en place sans jamais être nommées.

Herzi refuse la rhétorique de la victimisation : ce qu’elle capte, c’est une dignité dans l'endurance. Nora est là, toujours là, inaltérable. Elle ne plie pas. Elle ne réclame rien. Et c’est précisément cette absence de revendication qui devient politique.

Il ne se passe rien, au sens scénaristique. Et c’est précisément cela, le geste de cinéma. Herzi refuse la tentation du misérabilisme, tout autant que celle du pathos. Elle filme la succession du quotidien. La précarité n’est pas montrée comme un problème, mais comme un état de vie, une matière à filmer.

Nora n’a pas de vie propre. Pas d’espace. Pas de désir. Elle est ce que les autres projettent sur elle : la mère, l’aide, le recours. Elle ne s’appartient pas. Et cette dépossession, que le film ne commente jamais, devient la grande tragédie du récit. Nora incarne cette figure archaïque de la mère nourricière, dont l’identité se dissout dans le sacrifice.

Et le spectateur, témoin de cette présence-absence, ressent une forme de gêne. Car cette "bonne mère", dans son effacement absolu, devient presque insupportable à regarder. On voudrait qu’elle se fâche. Elle ne le fera pas.

Ce qui sauve le film de toute lourdeur, c’est son rapport à la lumière. Il y a dans son cadre une manière de toucher sans envahir, de regarder sans disséquer. Chaque plan semble dire : cela aussi mérite d’être vu.

Le grand absent du film est peut-être celui qui l’habite le plus : le fils incarcéré. Il est le hors-champ autour duquel gravite toute la narration. Nora vit pour lui, agit pour lui, attend pour lui. Mais il ne revient jamais.

Bonne Mère est un film rare, parce qu’il regarde là où l’on détourne d’habitude les yeux. Hafsia Herzi signe ici un geste politique en creux, un hommage à ces femmes que personne ne remercie jamais, et qui pourtant maintiennent la société à flot. Pas de lyrisme, pas de démonstration. Juste un regard. Et ce regard suffit à faire exister ce qui, d’ordinaire, disparaît.

cadreum
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le 21 avr. 2025

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