Ça faisait longtemps que je voulais voir Boogie Nights, un des rares films de Paul Thomas Anderson que je n'avais pas encore vus. Et je trouve que c'est un de ses très bons films, où il arrive vraiment à allier le fond et la forme. Dès ce plan-séquence d'introduction, qui est quand même un grand hommage à La Soif du mal, on voit tout de suite cette approche très cinématographique, mise en abyme par le sujet même du film, qui parle aussi, en un sens, du milieu cinématographique. Tout du moins d'un certain milieu.

Le film est à la fois une tranche de vie, celle d'Eddie, et la description d'un milieu : le cinéma porno des années 70 à son âge d'or, avant l'arrivée des cassettes vidéo et, peut-être, d'une certaine industrialisation. À travers ce milieu, il raconte aussi cette époque où toute une génération va profiter de la libération sexuelle, de la progression des droits civiques, d'un contexte économique favorable, du relâchement de la censure, mais aussi d'une certaine liberté créatrice et d'entreprendre. Mais le réalisateur n'en fait jamais un film nostalgique. C'est plutôt une observation de cette communauté qui va se construire, se retrouver, mais aussi connaître ses travers et ses abus. En premier lieu, l'exploitation des corps, bien sûr, mais aussi l'alcool, la drogue...

Ça se voit très bien avec le personnage d'Eddie, qui suit une trajectoire de rise and fall assez classique, finalement assez parallèle à celle du milieu lui-même. De son arrivée enthousiaste, ses succès, ses prix, au déclin du style et à la prostitution. Mais on s'attache aussi aux personnages joués par Heather Graham et Julianne Moore qui, comme lui, sont toujours sur une ligne de crête entre le contrôle qu'elles gardent sur ce qu'elles font, la satisfaction qu'elles peuvent en tirer, mais aussi les conséquences de leur choix qui les isolent. Ça s'enrichit encore avec des personnages un peu plus secondaires, comme ceux incarnés par Don Cheadle ou Alfred Molina. Ce sont des apparitions plus fugaces, mais qui viennent nourrir toute cette frénésie. Elles rappellent aussi les désillusions, la violence, la folie, mais surtout ce besoin d'être reconnu et aimé.

Le film raconte effectivement l'arrivée dans un milieu en plein boom, mais aussi le déclin de ce même cinéma avec l'arrivée des cassettes vidéo. Et c'est peut-être ce que je trouve le plus intéressant. On passe de personnes qui veulent encore faire du vrai cinéma, avec une intrigue, une mise en scène, une certaine ambition artistique, à une logique beaucoup plus consumériste où l'on s'en fiche un peu de raconter une histoire : il faut produire vite, produire beaucoup, produire cheap. Je ne sais pas jusqu'où on peut pousser le parallèle, mais je trouve qu'il dépasse largement le cinéma porno. Le film date de la fin des années 90, on est déjà à l'époque des vidéoclubs et de la télévision omniprésente. Et j'y vois presque une réflexion sur ce moment où une vision plus artistique commence à laisser sa place à une logique de production de contenus. Aujourd'hui, avec le recul, ça résonne d'ailleurs encore davantage.

On s'attache aux personnages. Peut-être qu'on ne s'identifie pas entièrement à eux, mais il y a quand même un certain nombre de choses assez universelles dans ce qu'ils vivent et dans ce qu'ils ressentent, qui font qu'on s'identifie malgré tout à leur trajectoire. Et c'est en ça que je trouve que c'est un PTA vraiment très réussi. Il arrive à allier ce fond avec une technique toujours aussi maîtrisée : c'est beau, c'est bien filmé, très bien cadré, bien rythmé. Je me souviens, par exemple, ne pas avoir trop accroché à The Master, qui est un film magnifique visuellement, mais où je n'avais pas été embarqué par l'histoire ni par ce que le film racontait.

À côté de ça, on a aussi des acteurs remarquables. Il y a une très bonne alchimie entre eux, dans des rôles qui ne sont pas faciles. Ils ont des scènes où ils peuvent être dans une vraie puissance, mais aussi d'autres où ils sont dans une profonde vulnérabilité. La dernière scène de Mark Wahlberg devant son miroir est d'une grande tristesse quand on y réfléchit. Et Julianne Moore est incroyable. Elle dégage une vraie sensualité, mais sans jamais être réduite à un objet de désir.

Je me suis vraiment laissé emporter par le film. Et puis, quelque part, même si on parle du cinéma porno, il n'y a pas de scènes gratuites. Ça m'a d'ailleurs beaucoup fait penser à la manière dont Sean Baker parle des travailleurs du sexe dans ses films. Il parle d'un milieu, avec ses bons côtés comme ses mauvais, sans jamais tomber dans une imagerie facile. On ne vient finalement pas voir Boogie Nights pour le sexe. D'ailleurs, il y en a assez peu. On vient surtout voir qui étaient ces femmes et ces hommes, comprendre leur parcours et ce qui les a amenés là. Et je trouve que c'est précisément ce qui rend le film aussi intéressant de ce point de vue.

AlicePerron1
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le 12 juil. 2026

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Alice Perron

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