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le 10 nov. 2023
SuivreL'hospitalité corse
Entrer dans la prison de Borgo, c'est s'enfoncer dans un monde étrange, une réalité carcérale quasi parallèle à celle du reste de la France. Comme son concept de prison ouverte, déstabilisant et...
Toutes les personnes qui ont vécu en corse connaissent au moins une personne, ami ou famille, qui a fréquenté la prison de Borgo. Il y a quelque chose de fondamentalement familier qui exulte du film : l'ambiance dans la prison est hyper-réaliste, les rapports des détenus entre eux et avec les matons sont tissés avec beaucoup de soin. J'ai reconnu les expressions, les traits d'humour, les rapports sociaux, les mimiques, les hiérarchie. Ce qui marche le plus dans le film, c'est le côté attachant des personnages. Melissa est la prisonnière dans l'histoire : de son travail dans la prison, de l'île qui enferme fatalement, mais aussi de son attachement envers les détenus ; qui nous entraînent avec eux dans toutes leurs émotions. Il est dit que Borgo est la prison où "les gardiens surveillent les détenus", et force est de constater que c'est réellement le cas. Dans le genre réplique qui tue, je trouve aussi que la réplique "c'est rien, c'est pour un film", balancé par le tueur dans le film mais également par le tueur du vrai fait divers dont il s'inspire, a beaucoup de sens : on pourrait croire que les violences verbales, physiques et disons... "Matérielles" sont romancées pour le film, mais c'est pas le cas ; jusqu'au réalisme de la paillote de plage qui sert de planque...
Maintenant je trouve que le film souffre quand même d'un problème de point de vue. Celui d'une jeune arriviste qui apprend les codes plaira à coup sûr aux continentaux (il y a un côté rigolo à décrypter les signes culturels et à rendre "mystérieuse" toute cette situation qui ne l'est pas du tout quand on l'a vue en face), mais ayant une attache particulière aux lieux et situations, je ne me suis pas ressentie dans Melissa. Déjà le fait qu'une jeune femme, venue du continent et visiblement maghrébine, soit attribuée à la section hommes de la prison a de quoi faire lever un sourcil. Ensuite, si ses déboires dans les cités locales sont intéressants parce qu'ils changent de l'image paradisiaque qu'on a de l'île, il sont foncièrement beaucoup moins fascinants que les intrigues liées à la prison (les problèmes de racisme envers son mari sont traités de manière réaliste par exemple, mais auraient presque dû faire l'objet d'un second film). Il aurait été beaucoup plus intéressant, pour traiter vraiment du sujet de la radicalisation, de suivre le point de vue de Saveriu : comment un jeune homme de moins de 20 ans entre-t-il dans ces cercles ? Qui de sa famille et ses amis l'ont entraîné ? Quels rapport entretient-il avec sa mère, visiblement à bout ? Melissa peut partir, mais lui, où irait-il ? (Sortir de prison pour en regagner une... Ça aurait été beau). Une autre solution aurait été de ne pas altérer la réalité du fait divers et de faire de la matonne une locale : la véritable gardienne impliquée dans le meurtre avait forcément des implications familiales. Qui était emprisonné ? Son mari ? Son fils ? Son cousin ? Son amant ? Ça aurait donné plus de crédibilité à son action.
De même, j'ai été un peu déçue que le film se concentre encore et toujours sur les mafias, quand à mes yeux, les Indépendantistes sont actuellement les groupes armés les plus radicaux, les plus virulents, les moins compris et les plus intéressants, et de loin. Quand j'ai lu que le film parlait de la "radicalisation", j'étais persuadée qu'il parlerait de ces sujets beaucoup plus politiques et qui touchent aussi plus violemment les continentaux. Bien entendu la pègre locale est liée à la politique régionale, mais il n'en sera jamais fait mention et c'est bien dommage, a fortiori alors que le film sort si peu de temps après l'assassinat d'Yvan Colonna en prison et les émeutes qui ont suivi l'affaire. Pour le contexte, les corses demandaient son rapatriement à Borgo depuis des années et ne l'ont jamais obtenu. Ce fait divers est beaucoup plus marquant dans la politique locale et aurait été beaucoup plus pertinent à adapter au cinéma pour donner du corps aux revendications politiques des groupes armés tout en traitant du sujet de la prison.
Eh, vous voulez une preuve que le film a vraiment été fait pour les continentaux ? N'importe quel corse hausserait les sourcils en apprenant que la nana habite aux Salines et travaille à Borgo, impliquant qu'elle ferait 3h de voiture rien qu'à l'aller pour aller travailler (quand on regarde sur une carte Ajaccio-Borgo ça n'a l'air de rien mais c'est vraiment un calvaire de routes de malade). Alors même si j'entends que ça aurait été relou de déplacer les équipes techniques à Bastia, il aurait peut-être fallu ne pas nommer les lieux du tout...
Au final, une histoire de mafia sympa mais assez quelconque alors qu'on aurait pu avoir beaucoup plus passionnant.
Créée
le 27 mars 2026
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