La grande maitrise de Bowling Saturne résulte particulèrement dans la capacité de la réalisatrice à instaurer un climat violent sans en faire des tonnes visuellement ou graphiquement. Une véritable plongée en enfer dans ce thriller à l'intrigue finalement assez classique, mais où tout va se jouer dans la mise en scène.
Le film a une puissance très spécifique sur la manière dont est racontée l'histoire. Séparée en deux par un suivi sur un frère puis sur l'autre, Patricia Mazuy nous ancre directement dans sa mise en scène par le biais de longues séquences d'errance d'Armand, le demi-frère. Une errance qui porte d'abord sur un drame familial, le deuil d'un père, puis sur un travail vide de sens, avant d'arriver sur ce qui semble différencier les deux frangins : leur condition sociale. Mais le film ne s'arrête pas là car ce qui va intéresser la réalisatrice, c'est la façon dont un être perdu, n'ayant aucune réelle raison de vivre, va se trouver une malédiction dans l'héritage de son père.
La frustration sexuelle dont il semble dépendre, accouplée à toutes ces nouvelles choses qu'il s'accapare (le bowling, l'appartement de son père avec tous ces trophées) va littéralement le transformer en démon. La mise en scène lente mais lourde et surtout parfois dérangeante est particulièrement bien maitrisée dans ce premier acte. Mazuy n'utilise pas des milliards de plans pour installer le malaise, mais le bon cadre pour montrer la montée de la folie. On suit un personnage dont on ne sait jamais vraiment ce qu'il adviendra. Doit-on s'attacher à lui car il est misérable ? Ou est-ce au contraire un futur psychopathe ? Difficile d'y répondre au début puisque l'on y voit plus une opportunité pour lui de se sortir de la misère lorsqu'il devient gérant du bowling. Mais ces intentions deviennent très vites claires lors du premier assassinnat, filmé là aussi d'une manière de maitre tant le montage est correctement assimilé, le passage du désir à la violence pure est d'une brutalité réaliste perturbante. L'interprétation du comédien, tout en finesse dans cette folie refoulée, ajoute un coté réellement lié à la possession. Comme si ce personnage avait déjà ce destin funeste avant même que quoique ce soit n'arrive.
La seconde partie fut pas mal boudée par les spectateurs, car elle s'occupe de l'autre frère, montré comme l'enfant modèle à qui tout réussit dans le premier acte, qui se charge de l'enquête sur les plusieurs meurtres. Mais je l'ai trouvé toute aussi efficace que la première, car elle démystifie l'idée que l'on pouvait se donner de ce personnage qui semblait droit dans ses bottes. Mais il n'en est rien. Il subit littéralement tout ce qu'il se passe et est impuissant à toute la violence qui l'entoure. Il est misérable, allant même jusqu'à se morfondre par terre sur la tombe de son père en trainant et en gémissant. Là aussi, l'enquête est filmée de manière très spécifique dans le silence qui se joue dans les regards entre les frères, le doute, les excès de colère, l'incompréhension entre eux. Mais aussi avec la copine de l'inspecteur, la drague ne se passe qu'avec les yeux, les gestes, mais très peu de dialogues. Le parallèle avec la chasse, qui est le sujet qui tourne autour du film, est intéressant, car on a presque l'impression de voir de animaux déguisés en humains tant toutes les réactions semblent primitives. La monstrueuse scène lors du diner des chasseurs est un peu le climax de toute cette symbolique. Les vidéos de chasses se parrallélisent parfaitement avec ce qu'il se passe dans ce bowling, où chaque cliente est une proie, et où le chasseur jubile, jouit devant cette violence, ce sentiment de domination qu'il n'a jamais pu combler.
Bowling Saturne est vraiment ambitieux, et est une magnifique descente aux enfers dans ce choix de laisser place au silence. Car les regards entre les personnages accentuent justement la violence primitive qu'ils subissent. La mise en scène, jouant parfois très justement avec la couleur rouge mais aussi avec des couleurs très froides, est d'une grande maitrise dans les choix de cadres et de rythme. Quand la lenteur accentue l'enfer, le film devient du coup très destabilisant, car tout se rapporte au destin et la fatalité de cette famille, qui semble être liée au mal pour toujours.