Une famille recomposée, dans un Ouest américain indéfini. Liz, épouse et mère muette, est sage-femme. Lorsqu’un révérend solennel et sombre apparait pour prêcher un sermon menaçant, le visage de la jeune femme reste figé, mais ses yeux trahissent sa terreur dès les premiers mots. « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous en habits de brebis, mais qui au dedans sont des loups rapaces ». La caméra glisse sur son visage sévère, une cicatrice barre son œil, une autre dépasse de son col romain. « Jésus est le berger qui vous protège de ces loups. Et je suis Son chien. Le chien de berger qui ramène les brebis égarées sur Son chemin. Et certains d’entre vous se sont égarés ». Après un accouchement qui a vu l’enfant mourir, le révérend vient jusqu’à la demeure de la famille pour calmer le père en colère. À la faveur d’un moment seul à seul avec Liz, il la prévient. « Je suis venu pour te punir ». Pour elle et les siens, un seul salut : la fuite. Car l’homme en col romain dont on ne sait jamais le nom, véritable ange de la mort, ne vit que pour la chasse de sa proie.
Le leitmotiv des personnages antagonistes liés par un passé sombre n’est certes pas nouveau. Mais en l’occurrence, le film ne laisse pas présager dans quelle profondeur de noirceur l’histoire de Liz et du révérend nous emmène. Les différents chapitres aux noms bibliques nous donnent des étapes de la vie de la femme, son lien avec le révérend, et ses tentatives désespérées de faire face à la cruauté du monde. C’est une descente à rebours continuelle jusqu’au dénouement, et le scénario ne s’abandonne à aucune facilité. La musique, discrète mais efficace, mêle les cordes angoissantes et les chœurs religieux, et accentue tour à tour la terreur, la détresse et la tragédie qui pourchassent Liz, jusqu’à l’ultime scène.
On pourrait qualifier le film de « western gothique et fantastique » comme l’a écrit Jean-François Rauger pour Le Monde. Mais du Western on n’a ici que le lieu et l’époque. Point de grand paysages baignés de soleil, point de cow-boy à la gâchette facile, point de justiciers sans noms. La touche de fantastique est apposée par la présence même du révérend. Il semble tout savoir, être partout à la fois, omnipotent et inévitable. Western féministe, peut-être, car les héros sont ici des héroïnes, et les hommes ne sont là que pour personnifier la cruauté ou l’absurdité de la vie. Et tandis qu’ils jouent leurs rôles et participent - même tacitement - à cet ordre des choses, les femmes vivent et se battent, endurent le fait de n’être aux yeux de certains que des objets de désirs ou de sévices perverses. Liz la première, qui en dépit de tout reste farouche et déterminée de bout en bout.
La parenté avec La nuit du chasseur est évidente car volontaire, mais subtile dans l’exécution. Il s’agit moins d’un remake qu’un exercice de style sur la variation du personnage incarné par Robert Mitchum dans le film de Charles Laughton. La première similitude évidente est la citation biblique qui ouvre l’original, « gardez-vous des faux prophètes… ». Quelques images récurrentes résonnent tels des hommages : Une femme guettant le loup rapace dans la nuit, carabine en main, depuis sa chaise à bascule. Un personnage qui entraine une petite fille (la sœur du jeune John et la fille de Liz) dans sa fuite. La haine des femmes du croquemitaine en noir, bien sûr, ou encore les échos glaçants d’un psaume chanté qui résonne dans la nuit. Mais du révérend campé par Mitchum, cupide au point d’en être parfois grotesque, il ne reste que la part sadique. Ce dernier agi dans un dessein clair dès le début de l’intrigue, s’emparer de l’argent de la veuve. Il se fait séduisant auprès des adultes qui ne comprennent pas la méfiance du jeune John, seul le spectateur comprends. Le révérend de Guy Pearce n’a pour le guider que sa chasse. Comme si l’on ôtait au personnage de faux prophète sa part d’humanité, en sommes. Il ne lui reste que la main gauche, celle qui arbore H-A-T-E. Et quoi de plus dangereux qu’un fanatique qui ne prêche non pas une parole divine de miséricorde, mais d’impitoyable rétribution, et qui sait par ailleurs que quoi qu’il fasse aucune pitié ne lui épargnera l’enfer auquel ses propres péchés l’ont déjà condamné ?
Brimstone est certes éprouvant à regarder et ne laisse aucun répit au spectateur, à qui il pourra arracher quelques grimaces. Mais par-là, il ose aller où peu de films osent et permet ainsi d’audacieux développements de personnages. À un reproche de complaisance dans les violences, psychologique, physique et sexuelle, on pourra opposer qu’elles sont les ingrédients d’une tragédie qui s’assume.