Voilà un petit film tout à fait savoureux. Don, un ancien Don Juan à présent au rencart, reçoit une lettre d'une de ses anciennes conquêtes lui annonçant qu'il est père d'un jeune homme âgé à présent de 19 ans. Dans une enveloppe rose. On suit son parcours en avion, dans les centres de tri, en camion durant le générique, jusqu'au domicile de notre héros. Son copain Winston va l'enjoindre de partir à sa recherche, organisant pour lui tout le périple. Début d'un road movie en demi-teintes, entre ironie et nostalgie.

Ironie puisque Bill Murray, dans son costume habituel de Snoopy dépressif, n'a pas vraiment la tête de l'emploi. D'ailleurs il porte presque le nom d'un acteur célèbre, Don Johnson : le hic, c'est le "t" en plus puisque lui s'appelle Johnston. "T" comme "time" : cette lettre insérée, ce sont les années qui ont fait du tombeur d’antan ce qu’il est aujourd'hui. Dès l'incipit, on a quelque peine à croire qu'il puisse être en couple avec Sherry (Julie Delpy), un canon qui a la moitié de son âge. Affalé en survêt' sur son canapé, il ne fait pas vraiment envie. Ce cliché du vieil homme qui se tape des jeunettes m'exaspère d'ordinaire. Il acquiert ici un second degré réjouissant. Pour l'heure, le voilà abandonné par Sherry, en tailleur rose bonbon comme il se doit.

Avec quelques éléments simples, Jim Jarmusch parvient à exprimer la déchéance de notre héros. Son intérieur austère et ringard contraste avec celui, encombré, plein de vie, de son voisin Winston : une femme chaleureuse et une ribambelle de bambins, voilà tout ce que n'a pas su obtenir Don. Un plan large de notre homme immobile face à sa télé sur son canapé, une bouteille de champagne qu'il boit seul sur fond de musique festive, des fleurs fanées dans un vase, suffisent à traduire sa solitude. Beau geste de mise en scène.

Cette lettre agit comme un électrochoc. D'abord réticent, Don accepte de se mettre en route, muni des cartes, des réservations, et d'un CD d'éthio-jazz que lui a préparés son copain. (Notons son coup de sonnette accordé au Pie Jesu de Fauré que Don est en train d'écouter !) Ce Sherlock Holmes d'opérette doit sonder chaque ex sur un possible fils, et chercher la couleur rose ainsi qu'une machine à écrire. Il doit aussi mettre un beau costard et apporter les fleurs du titre.

Par petites touches, Jim Jarmusch va semer comme des cailloux des indices sur les femmes auxquelles il rend visite. Au nombre de cinq.

Laura, la chaudasse

Le ton de cette première séquence est annoncé dès l'aéroport : Don reluque une superbe créature aux longues jambes. Il prend ensuite un autocar où il écoute, amusé, deux jeunes filles qui parlent garçons. Elles en ont repéré un craquant quelques rangs derrière. Ce jeune homme que Don va suivre jusqu'à sa voiture de location est à la fois ce qu'il fut (son passé glorieux) et ce à quoi pourrait ressembler le fils qu'il cherche (son futur possible de père).

Arrivé chez Laura où, extérieurement, c'est plutôt le jaune qui domine, Don tombe sur sa fille, une petite allumeuse du nom de Lola mais qu'on surnomme... Lolita ! Cet avatar du roman de Nabokov n'a pas froid aux yeux : poses aguicheuses, phrases provocantes et même promenade à poil dans la maison. Ici, pour sûr, il y a du rose a gogo. Le père a péri dans un accident automobile, Laura (Sharon Stone) vit donc à présent seule avec sa fille. Hop, elle met illico notre héros dans son lit. Sa pose avachie au petit matin sur la poitrine du vieil homme est savoureuse. Mais elle ne possède pas de machine à écrire...

Dora, la rangée

Changement complet de style avec la suivante (Frances Conroy), qui loge dans une maison de démonstration. Tout y est stéréotypé. Un tableau reproduit les fleurs dans un vase posé sur la table juste en dessous : bel art de la mise en scène de nouveau, exprimant d'un seul détail le caractère ordonné de la vie de Dora. Tout est blanc et gris, aéré et froid dans le chez-soi de Dora. Son mari débarque, accueillant, l'invite à dîner. Chaleureux et plein de mimiques outrancières : un vrai cliché de l'Américain à nos yeux d'Européen. Au contraire du repas improvisé à la va-vite par Laura, celui-ci est parfait comme au restau. Sain aussi : gros plan sur les carottes en rondelles et le petit pâté de riz. Une certaine gêne est perceptible dans les silences et les regards. Ils n'ont ni enfant (au grand regret du mari) ni machine à écrire, Don repart donc dans sa voiture blanche. Qui devient bleue pour la suivante, alors que les visites se dégradent.

Carmen, l'ésotérique

Avec la troisième visite, il va être question d'animaux : cela nous est annoncé dans l'avion, par cette petite fille assise à côté de Don jouant avec un cheval en peluche qui hennit comiquement. La belle Carmen (Jessica Lange) est devenue une sorte de psy pour animaux : elle a le don de savoir parler à la faune la plus diverse, et de la comprendre. Un client sort de chez elle en discutant avec son lapin... Une relation saphique avec sa belle plante de secrétaire est finement suggérée. Hasard, son chat se nomme Winston. Il révèle en télépathie à Carmen que son ex a "un plan secret". Bien vu. Après le rose et le jaune de Laura, le blanc et le gris de Dora, c'est ici le marron, le vert et le bleu qui dominent ce cadre bucolique. Après l'accueil enthousiaste et sensuel de Laura, celui ému et nostalgique de Dora, celui-ci est plus distancié. Une nuit chez Laura, une soirée chez Dora, à peine une heure chez Carmen : les entretiens se réduisent comme peau de chagrin. La secrétaire lui rend carrément ses fleurs en repartant. Carmen, de toute façon, n'a pas de fils.

Penny, la colérique

Puisque tout va de mal en pis, Don, conduisant toujours en écoutant le CD de Winston, croise sur sa route un camion poubelle puis une bande de loubards peu amènes. Ils côtoient, au milieu d'une quasi décharge, Penny (Tilda Swinton, anagramme de Winston !) qui s'est installée là. L'entrevue ne dure cette fois que quelques minutes et provoque la fureur de Penny, bien que ce soit elle qui ait décidé de le quitter. On devine une histoire d'infidélité de la part de Don, peut-être à un moment où Penny aurait voulu un enfant ? Ou un mal d'enfant que Don utiliserait pour se venger d'avoir été plaqué ? En tout cas, elle pète un plomb et ses deux copains se chargent de régler son compte à notre héros. Coup de poing mais pas seulement si l'on en juge au visage plein d'ecchymoses d'un Don qui se réveille le lendemain dans sa voiture au milieu d'un champ. La machine à écrire rose qui traînait dans l'herbe était-elle un indice valable ? On ne le saura pas, mais vu la pente que prend ce road trip il serait sage de rentrer. Après un dernier voyage.

Avant de rentrer...

Michelle Pepe, a découvert Winston, ne sera pas à visiter puisqu'elle est décédée. La préférée de Don ? On peut le croire en le voyant déposer une gerbe sur sa tombe et pleurer doucement, adossé à un arbre sous une pluie battante. Pleure-t-il sur cette femme ou sur sa vie de tombeur incapable de se fixer ? On remarquera, juste avant cette ultime visite, le tableau bleu sombre au mur de la chambre du mottel, assorti à la couverture du lit, et le trajet en avion où Don est quasi seul, contrairement aux précédents voyages : d'ex en ex, Don s'est peu à peu dépouillé de tout lors de son éprouvant périple. On notera aussi une parenthèse heureuse dans cette descente aux enfers, chez une jeune fleuriste nommée Sun Green : elle soigne son arcade sourcilière et le gratifie de sourires charmeurs. Comme un bref rappel de sa vie de jeune séducteur.

Back home

De retour, Don qui a retrouvé ses affreux survêtements reçoit une nouvelle lettre dans une enveloppe rose. Elle est signée... Sherry, celle qui l'avait quitté au début. La boucle est donc bouclée. "La roue de la fortune, elle tourne, elle tourne" entonne une émission de télé : Don tourne en rond, comme l'exprimera l'ultime travelling circulaire à 360 °. Pas moyen de savoir d'où est venue cette lettre : de Sherry, donc ? de Penny ? de Winston pour le sortir de son apathie ?

Sur le chemin du retour, Don a croisé un jeune d'environ 19 ans, qu'il retrouve devant chez lui. Montée d'adrénaline. Autour d'un sandwich, Don le cuisine mine de rien. La question de son père semble ne pas être un bon sujet... Le soupçon se confirme. Mais quand Don avance l'hypothèse qu'il pourrait être ce père, le jeune s’enfuit à toutes jambes. Une voiture passe, à son bord un autre jeune qui le fixe intensément, serait-ce lui ?... Jarmusch nous laisse avec son héros en proie au doute et face à ses regrets de n'avoir su être un père. Comme l’assurait Barbara, le temps perdu ne se rattrape plus.

* * *

Ce Broken Flowers rejoint les grands films montrant un vieil homme faisant le bilan amer de sa vie : entre autres The Swimmer de Frank Perry, Une histoire vraie de David Lynch, Les fraises sauvages d’Ingmar Bergman. D'apparence modeste, ce road movie doux amer est merveilleux d'intelligence, servi par un Bill Murray exprimant beaucoup avec très peu, comme il sait si bien le faire. A peine lui reprochera-t-on les scènes de voiture, un poil longuettes malgré la chouette musique. Le jury de Cannes de 2005 ne s'y est pas trompé, décernant au film le Grand prix. Bonne décision.

7,5

Jduvi
8
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Créée

le 3 mai 2024

Modifiée

le 3 mai 2024

Critique lue 20 fois

Jduvi

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