Premières images de nature, comme la vision de l'Eden. Un homme émerge des fourrés en maillot de bain, rejoint une piscine, y plonge, fait une longueur. Ressort la tête de l'eau et là, un verre de Martini vient occuper tout l'écran. Tout est dit dans cette brillante introduction : l'Amérique s'est laissé corrompre, son paradis originel est devenu un enfer, un enfer de superficialité et d'arrogance, à l'image de ce verre de Martini qui s'arroge toute la place. Ned est lui-même une métaphore de l'Amérique.


Partant d'un lieu accueillant mais terriblement bourgeois, Ned va décider de rentrer chez lui, de piscine en piscine. Comme un "retour aux sources" dans l'espoir de retrouver peut-être une pureté perdue.


L'idée est formidable. La piscine symbolise en effet maints travers de la société américaine : signe extérieur de richesse qui révèle la vanité, inégalité entre riches et pauvres (la dernière piscine bondée, contrastant avec toutes les autres vides, est à cet égard signifiante), obsession hygiéniste (avec le filtre qui retient "99,9999%" des impuretés), oisiveté des classes dominantes.... Chacune des visites de Ned va se révéler une épreuve, faisant de cette balade farfelue un chemin de croix. Il nous faut ici en décrire les "stations".


La première visite semble bien se passer, Ned est accueilli, comme chez les amis qu'il vient de quitter, à grands cris. On note au passage la concurrence mesquine entre voisins, à celui qui aura fait les meilleurs choix en matière de piscine ! Alors qu'il quitte guilleret la maison de cet ami d'enfance, il croise sa mère. Première douche froide : il n'est plus le bienvenu ici car, lorsque son ami était malade, Ned ne s'est pas manifesté. Egoïsme, indifférence.


Ned s'en repart troublé. Dans son oeil, apparaît un cheval, Ned rêve qu'il fait la course avec lui, vision mythique, "herculéenne", et qu'une complicité s'établit avec l'animal. A cette séquence onirique répondra celle où Ned saute les obstacles tel un cheval, finissant par se blesser : cruel rappel de la réalité.


Pour l'heure, Ned accède à une deuxième piscine, où il retrouve la baby sitter qu'il employait il y a quelques années, lui propose de l'accompagner dans son périple. La jeune Julie Ann, aux allures de poupée Barbie, accepte et lui révèle bientôt qu'il était à ses yeux un demi-dieu lorsqu'elle venait garder ses enfants. Ned ne demande qu'à y croire et, après la fameuse séquence, kitchissime !, de saut d'obstacles main dans la main, tentera sa chance. Veste, nouveau rappel à la réalité, retour brutal à sa déchéance.


Avant cela, ils seront passés par une troisième piscine où se tient un cocktail mondain. Ned y apparaît comme celui qui n'a donné signe de vie à personne depuis des années. Egoïsme, indifférence toujours, qui lui reviennent aujourd'hui comme un boomerang.


Notre héros ne tarde pas à déboucher dans une propriété tenue par un couple excentrique de vieux nudistes. Ned est obligé d'ôter son slip pour se présenter à eux, mais il garde son maillot pour préserver sa pudeur, ce qui est absurde ! Et uniquement justifié par le fait que Burt Lancaster a dû refuser de montrer sa bistouquette. Bref. On apprend à cette occasion que Ned a harcelé ses connaissances pour qu'on lui prête de l'argent. Il joue crânement le gars à l'abri du besoin en s'inscrivant à un gala de bienfaisance, mais il n'est pas crédible : il sera rayé de la liste. L'accueil est froid, Ned s'en repart vite, maillot à la main. Cette scène contient aussi un passage important : Ned aperçoit un frêne ayant perdu ses feuilles, il s'en étonne. Si son interlocuteur n'y voit que normalité, lui y lit le signe d'un déclin.


Il croise ensuite un jeune garçon. Ses parents se sont séparés, chacun étant parti avec son nouvel amour : et pan sur le bec d'une Amérique où la discorde conjugale règne, et où les enfants trinquent. On épingle aussi au passage l'esprit de compétition puisque le garçon s'est vu rejeter de l'équipe locale... L'enfant, dont on remarque qu'il est déjà blasé par cette situation, le mène à une piscine... vide. Qu'à cela ne tienne, les deux miment la nage, car aucune piscine ne doit manquer. Se retournant, il voit le garçon sur le plongeoir, se précipite pour le sauver, mais le garçon le rassure : il ne sauterait pas dans une piscine vide, voyons ! Le rôle de sauveur est ainsi refusé, comme le reste, à notre héros déchu.


Septième piscine, et de nouveau un cocktail, encore plus arrogant que le premier. Ayant subi un revers du côté de la jeunesse, il tente sa chance auprès d'une femme de son âge, à qui il propose l'aventure. Nouvel échec. Il reconnaît au bord de la piscine un chariot qu'il avait confectionné lui-même, utilisé à présent pour distribuer des friandises. Propose aux propriétaires de le racheter mais il est jeté dehors comme un malpropre.


Clopinant depuis qu'il s'est blessé au saut d'obstacles, il poursuit son chemin et parvient à une piscine où une femme seule se fait les ongles - on ne verra qu'oisiveté et règne de l'apparence chez tous les Américains qu'il croise. Perry s'étant fait virer par le producteur (on est à Hollywood), la scène a été tournée par Sidney Pollack. Là, c'est le coup de massue puisque Shirley est une ancienne maîtresse : Ned va apparaître non seulement comme l'égoïste que l'on connaît déjà, mais aussi comme lâche, imbu de lui-même et, suprême humiliation, mauvais amant. Car Shirley lui affirme qu'elle a simulé le plaisir qu'il lui donnait dans cette même piscine. Ned se met à trembler, le demi-dieu n'est plus que l'ombre de lui-même, une coquille vide.


Reste la piscine municipale, qui implique d'abord de traverser la route, ce qui nous vaut une séquence au montage brillant, traduisant bien la panique qui s'empare de Ned. C'est un animal blessé qui franchit la barrière qui sépare le monde des nantis, aux piscines vides, de celui du vulgum pecus, où la promiscuité règne. Première humiliation : on lui refuse l'entrée car il n'a pas les 50 cents. Ned est à présent un moins que rien, dont le dessein herculéen est à la merci d'une pièce de 50 cents ! Heureusement, un jeune accepte de les lui "prêter"... Mais ce n'est pas fini car il se fait refouler deux fois, pas assez "propre". L'épreuve qu'il vient de subir n'est pas suffisante : il doit se dépouiller encore de son vernis d'illusions vaniteuses pour pouvoir accéder au bain populaire, dans lequel il va progresser avec peine (jolie scène là aussi). On savait déjà qu'il avait joué les débiteurs. Au sortir de l'eau, on apprend aussi qu'il n'a pas réglé ses dettes, que ses filles le méprisent, et que lui et sa femme étaient considérés comme des snobs puants.


Plus qu'un rocher à escalader : derrière est la maison de Ned. A le voir évoquer, tout au long du film, sa femme qui va bien et ses filles "qui jouent au tennis", on subodorait qu'une mauvaise surprise nous y attendait. En effet : sous une pluie battante, apparaît le cours de tennis désaffecté, visiblement inutilisé depuis longtemps. Et la maison est à l'abandon. Ned s'échine, de façon ridicule, à tourner la poignée d'une porte verrouillée. Un peu à l'image de tout son périple.


Disons-le : j'ai souvent ri au cours du film, hélas à ses dépens - ce qui me retient, tout de même, au bord du 8. Les images en surimpression, les ralentis, les effets d'irisation, l'orchestre ronflant qui souligne chaque plongeon dans la piscine, l'orage qui vient souligner de façon balourde la fin tragique... tout cela est d'un kitch absolu. Avec le recul, ces travers servent le film - fût-ce involontairement - car ils rendent le personnage peut-être encore plus touchant. Comme il s'agit, finalement, d'une fable, on pardonne aussi les invraisemblances du scénario : comment Ned est-il parvenu à la première piscine avec juste un maillot de bain ? Pourquoi retourne-t-il à son ancienne maison puisqu'il ne peut ignorer qu'elle est à l'abandon (il semble le découvrir, en essayant d'entrer !) ?


Oui, peu importe finalement, car ce que nous narre ce Swimmer, c'est la plongée d'un homme au coeur de lui-même, l'obligation de regarder la réalité en face. Une sorte de jugement dernier impitoyable en quelque sorte. C'est aussi une réflexion sur la possibilité de "repartir à zéro", tentation si fréquente au milieu de la vie : Ned s'aperçoit que ses actions passées sont comme des boulets qui le retiennent au fond de l'eau, l'empêchant d'émerger.


Que Burt Lancaster l'ait décrit comme "son film préféré", alors que l'image qu'il donne de lui-même, celle d'un homme pitoyable, tourne le dos au mythe, est tout à son honneur. Sous ses dehors ensoleillés, le film est d'une grande noirceur. Car, au bout du chemin de croix, aucune résurrection n'est à attendre.


7,5

Jduvi
7
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le 26 avr. 2020

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Jduvi

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