Avant de voir Broken Voices, on peut se dire qu'il s'agit d'un énième film de l'air du temps, celui de la dénonciation des abus et de l'emprise au sein de micro-communautés.
L'année dernière, le Arras Film Festival avait projeté en avant-première Julie se Tait, production belge décrivant dans le silence des mots l'ascendant toxique d'un entraîneur sur son élève dans la sphère scolaire et sportive, dans le cadre d'un club de tennis prestigieux.
Cette année, le même festival se tourne du côté de la République Tchèque et d'un choeur de renommée internationale dans le même œil du cyclone... Qui n'apparaîtra presque jamais à l'écran.
Broken Voices, tourné en seize millimètres, a d'abord tout du film du dernier été en plein cœur des années 90, avec son atmosphère douce transie par les lumières chaudes d'un soleil qui rechigne à se coucher. Suivant deux sœurs dans la course éperdue de leur jeunesse. Ouatée, au goût de bons souvenirs parfois un peu lointains. Une atmosphère à la Sofia Coppola.
Pour ces jeunes collégiennes, la chorale locale semble être le seul horizon, le seul moyen de caresser les envies d'ailleurs en étant choisies pour assurer des tournées. A sa tête, un chef implacable et détecteur de talent. Charismatique, inflexible, un mentor.
Le portrait de cette adolescence tchèque est intime, tout en pudeur et en délicatesse. En retenue, voilà le mot juste.
Le réalisateur, Ondrej Provaznik, se contente d'en filmer les joies d'être choisie pour chanter dans ce choeur, les rêves nourris en creux de s'évader, ces rapports ambivalents, mi protecteurs, mi vachards, des liens sororaux. Et puis, au sein du groupe formé, les petites jalousies, les jeux de pouvoir, l'envie de taper dans l'oeil du maître et d'en recevoir affection et louanges.
Provaznik fuit avec une constance remarquable tout sensationnalisme, tout surlignage favorisé par la nature et le propos de son œuvre. Il ausculte les mécaniques de la fascination, parfois inconsciente, de l'ascendant qui peu à peu s'installe, le rapport de domination insidieux. Sans jamais rien appuyer.
Broken Voices adopte un rythme languide, s'éclaire de son été fantasmé avant de se lover dans une esthétique enneigée de l'isolement de son groupe adolescent, propice à une certaine forme de manipulation sourde.
Mais quand vient l'image la plus marquante du film, symbole de la mort de l'innocence brisée et consommée, on se rappelle de son sentiment initial pour mieux revenir dessus.
Non, Broken Voices n'est pas un énième film de l'air du temps.
Behind_the_Mask, le choeur à l'ouvrage.