"Bullhead" fait partie de ces films qui vous foutent le bourdon. Pas un mini bourdon vite oublié, mais un bourdon de compète, monstrueux, qui continue de vrombir en sourdine quelque part dans votre cerveau et vous pousse à replonger régulièrement dans le film, même en sachant que ça va faire mal. Comme un album de The Cure ou Joy Division, c'est triste à se pendre, mais c'est étrangement beau et attirant.
Roskam a l'art de filmer la campagne de son pays, à la fois belle et laide. Ça me rappelle des paysages vus dans des films danois. Il y a des plans somptueux de ciels nuageux, de champs de céréales ondoyant sous le vent, avec un pauvre petit arbre qui se dresse, seul élément vertical dans cet horizon plat. Les paysages sont tourmentés, peu aimables et accueillants.
Pour les humains, c'est pareil. Ils sont tous moches, voire laids. On est dans la Belgique profonde, dans le monde des trafics en tous genres, notamment celui des hormones pour le bétail. On rencontre même la mafia locale. Mais on n'est pas chez Scorsese. Le glamour n'est pas de mise.
Roskam a aussi l'art de filmer et de faire parler les corps. Ça tombe bien, parce que Jacky n'est pas bavard. Jacky est une baraque (pas à frites), un géant, une masse de muscles impressionnante. Il se pique à la testostérone et ingurgite des tonnes de pilules, comme ses bêtes. Avec son nez cassé, sa paupière droite tombante et sa démarche lourde, Jacky est comme en voie d'animalisation.
Mais Jacky n'est pas un bon gros géant rassurant. Enseveli sous cet amas de muscles, il y a un homme en extrême souffrance, à jamais prisonnier d'un traumatisme infantile. C'est un homme à fleur de peau, toujours au bord de l'explosion, capable d'être violent. Jacky ne sourit jamais.
Mais Jacky est aussi terriblement émouvant.
C'est le moment de faire l'éloge de Matthias Schoenaerts que j'ai découvert dans ce film et qui restera à jamais pour moi ce personnage taiseux et monstrueusement complexe. Voilà un acteur qui marque, dans la catégorie d'un Mickey Rourke. Acteur extrêmement physique, qui possède l'art de faire passer les émotions par son regard et surtout son corps. Dans le rôle de Jacky Vanmarsenille, il transpire la rage et la souffrance par tous les pores de sa peau, par sa démarche lourdement menaçante, son regard d'animal blessé. Sa performance, mélange de violence contenue et de vulnérabilité extrême, est proprement extraordinaire.
La fin dans l'ascenseur est à ce titre démente. Shooté aux médicaments, Jacky se déchaîne une ultime fois, ruant avec l'énergie autodestructrice d'une bête enfermée dans l'abattoir. On en sort médusé.
Même si je suis moins envoûtée par le monde de la mafia des hormones, je suis sous le charme de ce film à la laideur poétique. Merci encore à mon frère de me l'avoir fortement recommandé il y a quelques années.