De même que Memories of murder, vu récemment, autre film du nouveau cinéma coréen, je n'ai pas été totalement convaincu par ce Burning durant son visionnage. Et, comme pour MoM, les critiques dithyrambiques lues ici et là ont rehaussé ma perception. Surtout, et plus encore que pour le film de Bong Joon-Ho, ce film-là agit après coup, dévoilant sa richesse.
Est-ce une constante du cinéma coréen ? Comme Jong Boon-Ho, Lee Chang-Dong se plaît à s'inscrire sur une ligne de crête, à la frontière des genres : Burning est à la croisée de la romance, du film social et du thriller. Sans choisir réellement son camp. Indéniablement une oeuvre complexe, qui brasse de nombreuses questions, sans grands discours, juste avec les moyens de la narration.
Les poupées russes d'abord : Burning est tiré d'un livre de Murakami, lui-même adapté d'un roman de Faulkner. Or, le héros est un écrivain passionné de Faulkner. Cette équation de départ est passionnante car elle installe un doute sur tout ce qui est montré.
Il y a la réalité du pays, qui existe en dehors du film. En premier lieu la "fracture sociale" béante : entre les villes et les campagnes, entre ceux qui ont les codes et ceux qui subissent, ceux qui voyagent et ceux qui sont arrimés à leur terre ; et aussi la déshumanisation, la peur du chômage ; sans oublier l'ombre du voisin nordiste, toujours là... autant de sujets assez classiques, traités aussi par Jong Boon-Ho, par exemple dans l'excellent Parasites.
Il y a ensuite la réalité de l'histoire : que s'est-il passé ? On entre là dans le cerveau du réalisateur. Comme celui-ci le fait lui-même remarquer, "il ne se passe pas grand chose" dans cette histoire. Certains ont pu établir une filiation avec L'avventura et Blow Up d'Antonioni, ou avec Vertigo d'Hitchcock. Bien vu, car là aussi il s'agit d'une disparition. Une femme disparaît, et c'est le monde qui est chamboulé. En tout cas le monde intérieur du héros. Nous allons y venir. Restons pour le moment sur l'histoire. J'ai pu lire toutes sortes d'hypothèses extravagantes, auxquelles je n'avais pas pensé. Par exemple :
- Ce serait un trafic d'organes, et c'est ainsi que Ben s'enrichirait ! (La scène avec la mère qui dit que "si elle était plus jeune elle vendrait ses organes" vient étayer cette hypothèse.)
- La nouvelle compagne de Ben serait Hae-mi après passage par la chirurgie esthétique ! (Le dialogue de Jongsu avec une jeune femme évoquant la difficulté d'être une jeune femme en Corée et la scène où Ben maquille son amante au pinceau vient étayer cette hypothèse.)
La question centrale est bien : Ben a-t-il fait disparaître ou non Hae-mi ? C'est celle qui obsède Jongsu. Se basant sur de fragiles preuves (la montre rose du début retrouvée dans un tiroir, le chat qui arrive lorsqu'on le nomme "Choffo"), Jongsu va laisser le feu qui le dévore s'extérioriser... Lee Chang-Dong dose à merveille tous ses indices pour que le spectateur reste sur cette ligne de crête, dans l'incertitude. Rien que cette réussite dans la narration serait à saluer, avec cet art de semer des petits cailloux tout au long de l'intrigue : les couteaux dans la grange de Jongsu, la montre rose, le briquet...
Mais elle se double - se triple donc - d'un autre enjeu : la vie intérieure de Jongsu. A plusieurs reprises, on le voit se réveiller : qu'est-ce qui ressort de ses rêves dans ce qu'on a vu ? Par exemple, la scène où Jongsu suit Ben dans la campagne, très peu réaliste (impossible que Ben ne l'ait pas repéré alors qu'un peu plus tard il lui dit qu'il "connaît sa voiture"). De façon plus générale, qu'est-ce qui relève de son imagination d'écrivain en herbe, de démiurge en train d'éclore ? Jongsu lui-même est soumis à une "réalité" qui sans cesse se dérobe : le chat a-t-il existé, puisque la gardienne lui affirme que Hae-mi n'en a jamais eu ? Mais peut-on dire que ce qu'on ne voit pas n'existe pas ? Ou est-ce le désir qui fait exister les choses, comme dans cette magnifique scène de la pantomime ? Jongsu veut que le chat existe, comme Hae-mi veut que la clémentine soit dans sa main pour la manger. Idem pour le puits. Car son amour repose sur ces éléments. Il le dit à Ben : "pour moi, la vie est un mystère". Ce mystère est son carburant : il le fait courir à la recherche de serres en feu, là où il ne trouve que la transparence terne et sale du plastique. Dans un geste aussitôt réprimé, il met le feu à un bout de ce plastique, s'arrête, effrayé : il vient de devenir démiurge, et il sait que si son feu intérieur passe dans le champ du réel, il mourra, en tant que créateur. Même son amour pour Hae-mi relève largement du fantasme : ils ne se sont quasiment pas vus. C'est l'absence de Hae-mi, son caractère insaisissable, qui alimente le feu de Jongsu.
Hae-mi, c'est donc la femme qui disparaît. Disparue de l'existence de Jongsu depuis ce temps où celui-ci la traitait de "moche" (mais est-ce vrai ?), elle réapparaît le temps d'un coït, puis s'envole pour l'Afrique. Jongsu vient dans son appartement se masturber, en fixant la tour qui envoyait ses reflets lors de leur première étreinte, seul élément à même de compenser l'absence. A peine rentrée, elle disparaît de la vie de Jongsu, choisissant Ben. Même lorsqu'elle est là, elle disparaît, ayant cette faculté de "s'endormir" en quelques minutes. Puis, après une soirée où elle se met à nu, point de bascule du récit, "ascenseur pour l'échafaud" (autre histoire d'absence, et l'on sait que Miles Davis était un maître du silence), elle disparaît complètement.
Face à ce manque de la femme disparue, une seule réalité tangible pour Jongsu : Ben. Plutôt que de se poster devant la porte de Hae-mi, Jongsu fait le pied de grue devant chez Ben, donc. Ben incarne l'opposé de Jongsu : il est serein en toute circonstance, sûr de lui, toujours à l'aise. Agréable, séduisant. Un maître de l'illusion (scène de la pierre déposée dans la main de Hae-mi). "Tu es trop sérieux", dit-il à Jongsu. Peu lui importe le mystère de la vie, l'important est de ressentir les basses, là, dans le sternum. Jouir, tel est le programme - ce que ne fait même pas Jongsu dans son seul coït (sa tête étonnée, comme absente à ce qui se passe). Mais Ben cache une violence sourde, insidieuse car à la façade aimable. Son égoïsme de classe et son absence de scrupules inquiètent, comme l'indiquent les infos télévisées évoquant Donald Trump, figure extrême de la société néolibérale. Il se croit tout puissant, estimant que sa mise à feu de ce qu’il juge laid et inutile, les serres, est comme la pluie qui s’abat sans discernement. Les Grecs avaient un mot pour cela : l’hubris. Se croire un dieu. Une autre caractéristique de Ben est sa capacité à s’approprier tout ce qu’on lui donne, à l’intégrer dans son système : ainsi de Faulkner, que Ben lit lorsque Jongsu le retrouve.
En un mot, on l’aura compris : une allégorie vivante de la société coréenne. Depuis Burning, le système néolibéral a le visage souriant et si cool de Ben. Ce n’est pas rien.
Ben est en quelque sorte le négatif de Jongsu - et là aussi, on pense à Blow up. Mais il n'offre aucune prise - à l'image, là encore, du système néolibéral. Seule la violence pure peut en venir à bout.
Venons-en, donc, à cette superbe scène finale, inattendue. Comment l'interpréter ?
Il y a d'abord la lecture "sentimentale", la vengeance, Jongsu étant persuadé que Ben a fait disparaître Hae-mi. Crime passionnel en quelque sorte.
L'acte final peut aussi être lu comme une prédiction pessimiste de Lee Chang-Dong : c'est dans le sang que tout cela se terminera, car la pression exercée par cette fracture sociale est trop forte. C'est la lecture politico-sociale.
Ce meurtre est aussi une façon pour Jongsu de solder son passé : il se réconcilie, en quelque sorte, avec ce père brutal et orgueilleux qui vient d'être condamné. C'est pourquoi il brûle ses habits, comme son père l'avait fait avec les affaires de sa mère. C'est la lecture psychanalytique.
Enfin, l'écrivain, nous dit Lee Chang-Dong, est un créateur dont le carburant est autant le réel (Ben, symbole de la société) que son histoire personnelle (ses habits). C'est la lecture philosophique.
Burning : typiquement le genre de films dont on commence à rédiger la critique à 7, et dont on s'aperçoit qu'il génère une réflexion si riche qu'on ne peut pas échapper au 8 ! Pourtant le film ne m'a pas passionné dans sa première partie - je n'étais pas loin de l'ennui. Et il n'est pas formidable sur le plan formel, je le trouve même assez académique : champs/contrechamps récurrents, scènes au volant de sa voiture très classiques, assez peu de plans marquants (même la fameuse scène au crépuscule est assez surcotée je trouve).
Y eût-il eu aussi cette qualité-là, on n'était pas loin du chef d'oeuvre.