Une idée à la fois toute simple et originale de ce film lui permet déjà de se distinguer: le fait de ne pas utiliser de musique extra-diégétique, parce que « dans la vraie vie, il n’y a pas de musique » et Michael Haneke, le réalisateur, indique même dans une interview pour « L’express »: « Quand une séquence ne fonctionne pas, on ajoute un morceau et on crée l'émotion ou le suspense. Je trouve cela assez dégueulasse »C’est très vrai et ça me dérange dans pas mal de films, j’en parle par exemple dans ma critique d’Il reste encore demain (2023) de Paola Cortellesi: https://www.senscritique.com/film/il_reste_encore_demain/critique/303200582
Même si c’est possible (mais c’est rare) de faire un film réaliste de très bonne facture avec un travail poussé sur la musique, comme c’est le cas dans La zone d’intérêt (2024) de Jonathan Glazer. Dans Caché, l’absence de musique permet selon moi de renforcer l’aspect « banal » de la vie. Lorsqu’on observe une rue calme dans un quartier bourgeois pendant quelques heures, parfois « il ne se passe rien ». C’est pas très sexy quand on imagine la scène mais le fait de prendre son temps pour filmer est un geste radical dans l’industrie « 1 image par seconde » et c’est d’autant plus intéressant ici bien évidemment puisqu’Haneke nous fait constamment réfléchir sur la question du regard. Tantôt c’est le regard du point de vue d’un inconnu dans la rue, les regards échangés entre Georges (Daniel Auteuil), Anne (Juliette Binoche) et les cassettes, les « visions » de Daniel dans ses rêves, ou encore la question du regard occidental sur l’horreur que sa « civilisation » engendre: images du génocide palestinien à la télé qu’on écoute à peine, enfance sur fond de guerre d’Algérie où le départ forcé de Majid (Maurice Bénichou) symbolise ce qui est encore 20 ans après ce film un des plus grands tabous de la société française, en l’occurrence regarder ce passé colonial en y évoquant ses atrocités (regardez le traitement médiatique réservé à Jean-Michel Apathie, qui n’est pas non plus ex-militant du FLN). Je trouve que les scènes sont bien pensées, notamment dans les dialogues, pour créer quasi systématiquement du malaise: dans les mensonges de Daniel, les non-dits entre Daniel et Anne, la difficile communication entre Pierrot (Lester Makedonsky) et ses parents, les dialogues assez absurdes entre Daniel et Majid ou entre Daniel et le fils de Majid (Walid Afkir). Ça me donne envie de voir Funny games, dont j’entends du bien depuis un moment.