Paul Martin (Jean-Claude Brialy) a tout prévu : grâce à sa prochaine augmentation, il a acheté à crédit son futur appartement et sa future voiture, en prévision de son mariage à venir avec la fille de Brossard (Henri Virlogeux), son supérieur direct dans l’entreprise de publicité où il travaille et qui démissionnera prochainement, laissant ainsi la place à son futur gendre. Paul Martin a tout prévu… sauf un repoussement de l’âge de la retraite ! Voilà que Brossard reste en place quelques années de plus et que Martin reste bloqué dans son petit bureau du rez-de-chaussée pour un temps indéterminé. Afin de pourvoir à ses soucis d’argent, Martin va devoir donner un petit coup de pouce au destin pour accélérer son avancement. Et pour ça, il est prêt à tout, même à s’attaquer à la tête de l’entreprise : le tout-puissant Norbert Charolais (Louis de Funès) en personne…
Il y a des films qui ont le pouvoir de vous faire rêver par la seule puissance de leur alliance de noms. Pierre Tchernia au scénario, Michel Audiard aux dialogues, Jean Claude Brialy, Louis de Funès et Michel Serrault en tête d’affiche, voilà de quoi nous rassasier ! Disons-le tout de suite : Louis de Funès et Michel Serrault n’apparaîtront que fugitivement ensemble à l’écran, et si Funès se taille la part du lion dans son rôle sur mesure, la présence de Serrault se réduit aux vingt dernières minutes du film.
Si Jean-Claude Brialy semble tout d’abord un peu fade pour porter un film sur ses épaules, il déploie tout de même une belle énergie dans ce rôle de jeune cadre, carnassier à souhait et prêt à tout pour arriver à ses fins. En face de lui, l’immense Funès inaugure le rôle qui le rendra célèbre et apprécié sur les écrans : celui du petit homme fier, colérique et autoritaire, qu’il endosse à merveille, nous offrant sans doute les plus beaux morceaux de ce film qui n’en manque pas. Enfin, même si la présence de Serrault est plus réduite dans le film que sur l’affiche, son rôle d’inspecteur de police fier de lui et ancien collaborateur, nostalgique de l’Occupation, lui va comme un gant.
A cette image, le scénario de Tchernia multiplie les personnages caractéristiques, hauts en couleur et en caractère. Il faut dire que les dialogues prodigieux de Michel Audiard rehaussent considérablement une comédie qui n’aurait été sans eux qu’un petit moment sympathique mais oubliable. Avec le génie d’Audiard, au sommet de sa forme, chaque réplique devient un pur moment de délice et les échanges verbaux relèvent plus des fusillades à Chicago sous la Prohibition que de la prose gentillette d’un Jacques Vilfrid (pour rester dans la comédie funésienne). Ces joutes verbales à couteaux tirés dont seul Audiard a le secret font véritablement tout le sel de cette comédie, même s’il faut bien admettre que passée la première moitié de film, l’écriture des dialogues devient plus sage, mais c’est pour à nouveau crépiter dans un final un brin délirant et tout-à-fait savoureux.
Avec cela, il convient également d’acclamer la photographie d’André Bac, sans laquelle, là encore, Carambolages n’aurait pas été aussi réussie. D’une fluidité parfois déconcertante, exploitant la totalité de l’espace à disposition, la caméra s’immisce et nous immisce au plus profond des rouages de cette implacable mécanique comique, parfaitement rôdée.
Bénéficiant d’un rythme excellent, et d’une maîtrise totale de l’humour noir, lorgnant allègrement du côté des brillants studios Ealing outre-manche (difficile de ne pas penser à Noblesse oblige), le film de Marcel Bluwal joue ainsi sur toute la gamme de l’humour, logeant parfois ses gags les plus géniaux dans les plus infimes détails (les slogans publicitaires formant le fond sonore de l’entreprise, hilarants, des messages subliminaux plus ou moins subtilement glissés dans le décor, etc…).
Ainsi, à l’image de ses aînés britanniques, Carambolages s’avère une comédie à la fois noire, loufoque et élégante, qu’il fait bon revoir afin de l’apprécier à sa juste valeur au fil des visionnages successifs. Car un bon Audiard, ça se goûte, ça se déguste, ça se savoure, mais encore faut-il le faire dans de bonnes conditions si l’on ne veut pas que l’éléphant prenne le pas sur les porcelaines…