Carol
6.9
Carol

Film de Todd Haynes (2015)

La glace conserve les illusions

Patricia Highsmith était une romancière américaine réputée pour ses thrillers lorsqu'elle publia sous un nouveau pseudo The Price of Salt (1952). La relation homosexuelle qu'elle y décrit s'inspirait de sa propre expérience et l'histoire avait un dénouement heureux. Plus tard elle inventera un vampire exhibitionniste qui sera l'objet d'adaptations fameuses au cinéma – Plein Soleil avec Delon et Le talentueux Mr Ripley, où Blanchett tient un rôle important. En 2016, Todd Haynes, réalisateur de Loin du paradis, porte à l'écran son roman tendancieux ; le film prend son nom alternatif, Carol et se déroule en 1952-53 à New York.


Todd Haynes livre un mélodrame hollywoodien classique et nostalgique ne cachant pas la source actuelle dans son point de vue, sans étaler de valeurs actuelles. Carol ne sent pas le soufre et ne règle pas de comptes, ne fait pas de procès. C'est une histoire d'amour frôlant le tragique sans pousser de hauts cris. Rooney Mara interprète un de ces personnages timides et alertes, ne laissant rien passer venant de lui-même. Son ami alibi Richard est un genre de rationaliste mi-école de commerce mi-lettré à jour. Cate Blanchett a un caractère plus trempé mais également dominé par l'introversion, peut-être artificielle. Elle appartient à la haute société et est en phase de rupture avec son mari ; une occasion de faire fructifier son art du maquillage et d'imposer doucement un équilibre en sa faveur. Ce personnage est plus développé, plus valable et satisfaisant ; l'actrice peut susciter l'admiration, Carol aimanter, la mise en scène ne la prend jamais en défaut, ses crises sont toujours censées et tempérées. Therese est impressionnée, Carol s'entiche de son « extraterrestre » ; l'amoureuse est probablement Therese, mais la passionnée c'est Carol. Malgré sa maîtrise, c'est elle qui se trouve en position de faiblesse, elle qui tranche malgré les risques et quand Therese reste prisonnière du brouillard ; enfin c'est aussi elle qui sous la pression, s'assume.


Le spectacle est sentimental, haut-de-gamme, froid, délicat ; rempli de sous-entendus et très formaliste, il recycle les fifties de l'american way dont la mode un demi-siècle plus tard a été consacrée par Mad Men. Parfois Carol embarque sur des séquences ou vers des plans merveilleux, glissant l'objet de rêveries dans la réalité fraîche et dure. La fin est positive, quoiqu'un autre film pourrait s'ouvrir à ce moment-là, mais la tension serait différente : il passerait sur l'espace social plutôt que personnel et familial – où il reste confiné ici (chez Haynes qui s'est attaché aux épouses nichées dans les cages dorées romanesques d'un certain âge d'or), malgré la promo ne ratant pas l'occasion de rappeler les crispations ou intolérances du passé. Au contraire le film chérit ce passé, quelqu'en soit les ambiguïtés ou les tiédeurs morales ; comme théâtre d'un amour et d'amantes empêchées, pour un temps, car même pris dans la fatalité il reste des choix à faire. Les agents de l'ordre sont cyniques (ils prétendent ne l'être que face à la société) mais les hommes floués ne sont pas (trop) confondus avec cette cruauté-là.


https://zogarok.wordpress.com/2016/12/31/carol/

Créée

le 30 déc. 2016

Critique lue 437 fois

Zogarok

Écrit par

Critique lue 437 fois

1
2

D'autres avis sur Carol

Carol

Carol

8

Velvetman

le 13 janv. 2016

Suivre

Two Lovers

Avec cette mise en scène, que ne renierait pas Wong Kar Wai version In the mood for Love, la discrétion des sentiments sied parfaitement à une nomenclature esthétique au souffle court, qui fait...

Carol

Carol

8

Sergent_Pepper

le 31 janv. 2016

Suivre

Very blossom girls.

Un lent mouvement de caméra le long des façades, de celles où se logent ceux qui observent et qui jugent, accompagnait le départ de Carol White qui s’éloignait Loin du Paradis. C’est un mouvement...

Carol

Carol

7

JimBo_Lebowski

le 12 janv. 2016

Suivre

Angel

Il y a 20 ans Todd Haynes choisissait comme ligne de conduite avec Safe puis Far From Heaven de filmer la femme au foyer américaine, de sa capacité à exister dans un milieu ne favorisant pas...

Du même critique

Les Couloirs du temps - Les Visiteurs II

Les Couloirs du temps - Les Visiteurs II

9

Zogarok

le 29 juin 2014

Suivre

Apocalypse Now

La suite des Visiteurs fut accouchée dans la douleur. Des fans volent des morceaux de décors, le tournage est catastrophique, l'ambiance entre Muriel Robin et le reste de l'équipe est très mauvaise...

Kirikou et la Sorcière

Kirikou et la Sorcière

10

Zogarok

le 11 févr. 2015

Suivre

Le pacificateur

C’est la métamorphose d’un nain intrépide, héros à contre-courant demandant au méchant de l’histoire pourquoi il s’obstine à camper cette position. Né par sa propre volonté et détenant déjà l’usage...

Le Conformiste

Le Conformiste

10

Zogarok

le 4 déc. 2014

Suivre

Le fantôme idéaliste

Deux ans avant le scandale du Dernier Tango à Paris, Bertolucci présente son premier film majeur. Inspiré d’un roman de Moravia (auteur italien le plus fameux de son temps), Le Conformiste se...