J'annonce direct la couleur : Casino est le meilleur Scorsese.
Le film arrive à un moment charnière dans l'histoire du cinéma. A bien des égards, il marque la fin de la première partie de la carrière de Scorsese. C'est son dernier film de gangsters mafieux avant longtemps, son dernier grand film avant au moins 10 ans aussi, dans la lignée directe de Taxi Driver, Raging Bull et autres Affranchis. Pour De Niro aussi, qui joue la même année dans Heat, c'est son dernier grand film avant longtemps. Quant à Sharon Stone et Joe Pesci, c'est tous deux leur deuxième et probablement dernier chef d'oeuvre, après Basic Instinct pour la première et Les Affranchis pour le second.
Comme un reflet de cette histoire, le film raconte le crépuscule d'un monde mafieux voué à disparaître. Avec l'ascension de l'escroc et dirigeant d'un casino, joué par De Niro, puis surtout sa chute, Scorsese raconte la fin d'un monde qui se meurt, une sorte d'école de la mafia bientôt remplacée par quelque chose de tout aussi terrible. Il en profite pour afficher une violence crue à l'écran, dès la première scène quasiment avec un assassinat au stylo bic, saupoudrée de quelques touches d'humour, comme ce croupier au visage patibulaire qui se fait jeter des cartes à la figure, et surtout pour détailler les tourments amoureux et amicaux de ses personnages, pris dans des engrenages intimes et politiques qui finiront par tous les dépasser. Mais Scorsese a toujours été un as pour choisir et raconter ses histoires. Si Casino se démarque du reste de sa filmographie, c'est pour tout ce qui l'enrobe.
Casino, c'est déjà un trio d'acteurs superbes. Je vais pas présenter De Niro, c'est bon. Mais Joe Pesci, certes membre du boys club de Scorsese, qui n'était connu que pour les Affranchis, et surtout Sharon Stone, encore jeune actrice ayant encore tout à démontrer à l'époque, lui tiennent tête admirablement. Dans un Scorsese, je ne connais pas un tel trio d'acteurs, sinon dans Les Affranchis et, plus récemment, dans Killers of the Flower Moon.
Casino, c'est aussi une narration à couper le souffle. L'introduction est faite à une vitesse prodigieuse. Le plus incroyable, c'est que le rythme ne redescend jamais. Dès le début du film, les voix off de De Niro et de Pesci sont presque plus présentes que les dialogues, livrant une tonne d'informations sans laisser respirer le spectateur. Le film oscille constamment entre passé, présent et futur, rendant impossible une lecture linéaire de l'histoire. Tout n'est que flashbacks et ellipses entremêlés. Le scénario et le montage ont du être vraiment très rudes...
Casino, surtout, c'est une claque esthétique. Je n'ai pas compté le nombre de costards aux couleurs rocambolesques portés par De Niro, mais il y en a une tripotée (70 selon Wiki) : vert émeraude, noir, jaune pissé, orange pamplemousse, rose saumon, rouge rubis. Le budget costume du film a été de... 1 million de dollars bordel ! Les voitures, Las Vegas, les décorations, tout sent bon les années 1970 de l'élite économique américaine. Les jeux de lumière opérés par Scorsese, mettant en avant tel personnage ou tel élément du décor, rajoutent une touche cinématographique et transmettent une nostalgie difficilement traduisible, comme si cette époque et ce pays lointains manquaient à tous, même ceux qui ne les ont jamais connus.
Chef d'oeuvre scénaristique, chef d'oeuvre technique, chef d'oeuvre artistique, chef d'oeuvre nostalgique : oui, Casino est vraiment le meilleur Scorsese.