« The right thing at the right time » : voilà ce qu’on dit d’Addie Ross, l’un des personnages les plus originaux du cinéma : présente en voix off, (dans un dispositif qui sera repris dans la série Desperate Housewives), commentant ce qu’on dit d’elle en son absence, elle déchaine les passions de trois couples, entre convoitise et jalousie.
Alors qu’une lettre d’elle annonce son départ à ses trois amies avec l’un des maris, sans préciser lequel, cette nouvelle énigmatique occasionne trois flashbacks, qui permettront aux épouses de faire le point sur leur histoire conjugale et à Mankiewicz de dresser un portrait satirique et acide de la société des années 40. D’origines sociales différentes, les épouses sont le pur reflet d’une collectivité avide de briller en soirée sans pour autant faire face aux mystères de l’intimité. Vanité, capitalisme triomphant (on se repassera avec bonheur la brillante tirade de Kirk Douglas vilipendant le lavage de cerveau de la publicité radiophonique), orgueil, toutes les petites faiblesses et mesquineries de la société américaine sont passées au crible avec jubilation, notamment sous le regard lucide et désenchanté des bonnes. La caméra, souvent frontale et théâtrale, se permet de temps à autre de superbes travelings enlaçant les personnages qui cherchent autant à échapper à l’autre qu’à lui revenir, dans cette danse typique de la dispute conjugale.
Addie Ross, au cœur de toutes les conversations, véritable obsession, ne sera jamais visible à l’écran. Fantôme, idéal inaccessible, pur fantasme, elle est tout d’abord le révélateur de cette course sociale et mondaine qui ne peut générer que de la frustration. Mais c’est aussi, le temps d’une journée sans téléphone à s’interroger si l’on retrouvera son mari le soir, un catalyseur d’une introspection intime et amoureuse. En permettant l’émergence d’un dialogue nouveau et l’arrêt de la course folle de cette routine délétère, cette femme, révélateur maïeutique de ses rivales, en devient l’allégorie désincarnée de l’écriture et de la mise en scène : sans concessions sur cette petite et frivole humanité, mais pour mieux la sauver.
Sergent_Pepper
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le 7 avr. 2014

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Sergent_Pepper

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