Dans la catégorie des "romantic period dramas", cette réalisation de James Ivory fait partie de mes quelques heureux élus. C'est en outre le seul film qui arrive à me rendre supportable Helena Bonham-Carter, laquelle perdra déjà son charme frais dans "Retour à Howards End" (autre très bon opus d'I&M Productions), où elle est éclipsée par la nettement plus talentueuse actrice Emma Thompson.


Cette ode à l'époque édouardienne (âge de l'élégance), relevée d'humour & d'ironie 'so British', se divise en deux parties : l'une en Italie (Florence), l'autre dans le sud de l'Angleterre. Les photographie, costumes et décors y sont véritablement soignés (trop, diront certains ? pas pour moi) jusqu'à évoquer certains tableaux de maîtres. L'impact esthétique est indéniable et tout particulièrement appréciable, en ces temps de déglingue vertigineuse.


Cependant, passé le stade de l'enchantement, comment ne pas sourciller sur certains messages sous-jacents de l’œuvre ? A commencer par la scène de la carriole transportant les riches "ladies et gentlemen" oisifs, conduite par un jeune guide italien accompagné de sa très belle petite amie. C'est alors que la jeune fille se voit séparée sans ménagement de son bien-aimé (sous couvert de « puritanisme »), avant d'être éjectée et abandonnée, seule sur un chemin en pleine cambrousse… Jugez plutôt de la mentalité et de la vaste hypocrisie de ces gens de "très bonne famille", qui de leur côté n’hésitent pas à s'encanailler à la première occasion...On mesure ici combien l’œuvre du « closeted gay » E.M Forster est appréciée des compères Ivory & Merchant, lesquels adapteront ensuite le très gay "Maurice", en 1987.

C’est en fait le drame du microcosme de l’upper-class : obsédée par les alliances lucratives, et ne supportant pas de voir une once de bonheur chez les « gueux » qui se contentent des miettes, et de joies simples.

Dans le film, le seul personnage à témoigner d'un semblant d'empathie envers le jeune couple italien est Mr Emerson ; il fait remarquer aux autres que rejeter le bonheur en séparant deux personnes qui s'aiment est une erreur. En attendant il a bon dos, le puritanisme ! Quid des fantasmes d’écrivains homos de l’upper-class qui jubilent à l’idée de séparer des couples hétéros ?


Il faut néanmoins reconnaître qu'à l'époque des riches édouardiens, et des "Sirs" (à la George Granville Leveson-Gower & co), le raffinement des beaux atours faisaient paraître ces propres-à-rien un tantinet moins laids que leurs descendants contemporains, déguisés et relookés en global businessmen (à la William Henry Gates III & co)… à défaut de les rendre moins infects.


Tournant du film et ironie du destin, lorsque le pasteur jovial, Mr Beebe, présente Freddy (le frère de Lucy), aux Emerson :

Freddy invite George à une baignade dans un étang local, au fond des bois, où ils se rendent avec le Révérend. Arrivés là, les trois compères se désapent et s'ébattent dans l'eau avec moultes éclaboussures (histoire de rafraîchir la nouille), puis se poursuivent à travers les buissons...pour tomber nez à nez avec Lucy, la mère de cette dernière, et le très guindé Cecil (fiancé de Lucy), qui ont pris un raccourci pendant leur promenade : oups, grillés ! (shocking).

Cet interlude très pastoral entre "gentlemen" nus comme des vers m'a fait penser à la conclusion du fameux conte d'Andersen, "Les Habits neufs de l'empereur" ("le roi est nu !").


Thème récurrent de "Chambre avec vue" : l'auto-illusion / auto-persuasion, et les mensonges dans lesquels Lucy pense trouver son confort, jusqu’à sa confrontation avec un personnage ou un élément extérieur à sa bulle. Dès lors s’affrontent culture et nature, langage bienséant versus vérité/conviction personnelle… Comment Lucy compte-t-elle évoluer, en dehors de sa "rébellion" par la musique qu’elle joue au piano, tantôt en solo, tantôt en duo avec son frère ? Quelle sera l’issue de son conflit interne, entre désir de liberté et devoir de se conformer aux attentes de sa famille de l’"upper-class" ?


Par ailleurs, le romantisme édouardien vient envelopper la réflexion doucement féministe, à travers la transformation de cette héroïne très "English rose", dont le nom de famille « Honeychurch » renvoie à la lutte interne de Lucy, tiraillée entre volupté et rigueur. Ainsi, l'impressionnante tignasse de Lucy (ou "crinière" d'Helena Bonham-Carter) finira par se libérer des coiffures sages du début, et la sensualité du personnage se révélera au spectateur, dans le dernier plan.

Avez-vous repéré les spooks markers des agents royalement signalés dans le film ? Je les remets en spoiler

Le nom du pasteur "Beebe" (Bee = abeille), et le nom de la famille Honeychurch (Honey = miel)

Dans le british gratin au casting, j'ai particulièrement apprécié la prestation en duo savoureux de Judy Dench (au rôle trop bref) et Maggie Smith. Julian Sands n’est pas mal en prétendant fougueux, quoiqu'un peu léger niveau charisme.

Daniel Day-Lewis cabotine un peu trop dans le rôle du fiancé snob et coincé. Parmi les autres protagonistes j'ai reconnu l'acteur Rupert Graves, le jeune frère espiègle (rôle en contraste avec celui du fils tragique qu'il jouera dans le film hyper-mélo virant au grotesque, j'ai nommé "Fatale" de Louis Malle). Enfin l'excellent Simon Callow (le Révérend à l’aise en toute situation), et Denholm Elliott en libre penseur sans chichis. Je n'oublie pas la ravissante Isabella Celani en "Persephone"/ compagne du guide italien.


En conclusion, le plus important ce n'est pas le voyage, c'est celui/celle avec lequel/laquelle on voyage.




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le 4 févr. 2026

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