J’aime pas qu’on me traite de ”pute"
La capitale française se voit morcelée en trois sphères étanches, ordonnées selon l’échelle des conditions sociales, tandis que l’intelligence artificielle ALMA a transfiguré l’office policier. Or l’assassinat de son concepteur contraint Salia et Zem, agents aux tempéraments antagonistes, à unir leurs forces pour démêler l’énigme.
Une dystopie hexagonale d’une ambition remarquable
Avec Chien 51, Cédric Jimenez s’aventure sur des terres rarement foulées par la cinématographie franchouillarde : la science-fiction d’anticipation. Et il faut le proclamer avec une emphase méritée : il est peu commun — et cela mérite d’être exalté — qu’un métrage français embrasse ce registre avec une pareille opulence visuelle et une telle assurance plastique.
Les costumes, d’une minutie maniaque, ourlés de matières synthétiques et de coupes futuristes, composent une fresque vestimentaire d’une crédibilité saisissante ; les décors, stratifiés, vertigineux, saturés de néons blafards et de perspectives métalliques, évoquent irrésistiblement une transposition parisienne de Blade Runner. Jusqu’aux drones, dont la présence mécanique et bourdonnante ne prête nullement au ridicule, mais s’inscrit avec une cohérence implacable dans cet univers de surveillance généralisée. La photographie, somptueusement contrastée, enveloppe l’ensemble d’un éclat nocturne d’une grande magnificence.
Une cavalcade haletante et spectaculaire
Les scènes d’action, nombreuses, parfois torrentielles, montrent avec une efficacité redoutable : courses-poursuites effrénées, échanges de coups de feu fulgurants, affrontements chorégraphiés avec une précision d’orfèvre. Pendant une heure quarante-cinq, le rythme, impérieux et nerveux, ne concède au spectateur qu’un répit parcimonieux ; plusieurs séquences atteignent une intensité parfaitement maîtrisée, et l’on ne peut qu’applaudir cette virtuosité technique.
Des promesses thématiques imparfaitement accomplies
Néanmoins, sous cette surface rutilante affleure une frustration tenace. L’intrigue, quoique solidement charpentée, laisse transparaître des ressorts quelque peu prévisibles, et sa résolution, abrégée avec une célérité surprenante, paraît précipitée, comme si le récit, après tant de tumulte, se hâtait d’en finir.
Surtout, le métrage pâtit d’une profusion d’épisodes trépidants au détriment de l’épaisseur contextuelle. Les enjeux pourtant cruciaux — l’inégalité sociale inscrite dans la partition tripartite de la capitale, l’ultra-surveillance exercée par l’intelligence artificielle ALMA — ne sont qu’effleurés avec une légèreté regrettable. Les différentes zones urbaines, au lieu de devenir des espaces vibrants, habités, traversés de tensions sociales palpables, demeurent trop souvent de simples théâtres pour poursuites. Le monde esquissé, potentiellement riche d’enseignements et d’ombres inquiétantes, peine à exposer avec vigueur les périls qu’engendre l’abandon du pouvoir aux algorithmes.
Bref, il s’impose comme une œuvre visuellement impressionnante, audacieuse dans son ambition et indéniablement efficace dans son spectacle, mais dont la réflexion, prometteuse et actuelle, reste en deçà de ce que son univers laissait espérer. Un film à la fois éclatant et imparfait, qui fascine l’œil plus qu’il ne tourmente durablement l’esprit.