Alors qu'un midi comme les autres, je ne sais pas trop pourquoi après manger je me suis dit je vais me lancer un film au hasard, tant que je suis dans le salon. Le premier qui vient ! Il fallait pas se prendre la tête... Et puis fallait que je digère tranquillement. J'ai lancé sans trop de confiance Chiens de la casse. Sans savoir que la sérendipité m'avait souri.
À part mon ventre, beaucoup trop tourmenté pour digérer, je ne regretterai jamais cette découverte fortuite.
Aujourd'hui Chiens de la casse est l'un de mes films préférés, et selon moi un des meilleurs films français du 21 ème siècle.
Pour son premier long métrage Jean Baptiste Durand nous assène un énorme coup de poignard au coeur, une déflagration émotionnelle. Il s'attaque à un sujet à mon humble avis sous traité : l'amitié masculine toxique.
Je pense que ceux qui n'ont pas aimés Chiens de la casse n'ont jamais vécu ou assistés à une amitié masculine toxique. Et c'est ok. Mais pour les autres, ils savent à quel point le film retranscrit d'une justesse ineffable la toxicité masculine, le dominant/dominé dans une amitié... Et ce, avec des personnages singuliers et EXTRÊMEMENT intéressants.
On a évidemment un Raphaël Quennard grandiose, vrai providence du cinéma français, que j'avais découvert dans ce film. Il joue un personnage dont l'ambiguïté est foisonnante. Il se comporte un peu comme un banlieusard mais il fait des gâteaux aux vieux, il a une prose hagarde mais une parole de polygraphe . Il respire une toxicité qui abrite derrière une désillusion intérieure. Il se montre souvent pédant, arrogant, imbibé d'ambitions, alors qu'au final il n'est pas grand chose et ne fait pas grand chose... Bref quel personnage substantiel.
Alors aujourd'hui Raphaël Quennard est tellement connu que je me suis rendu compte que ce personnage ambigu, qui brise les stéréotypes, qui ne cesse de surprendre, est en fait totalement lui même. Mais à l'époque où je l'ai découvert, ne le connaissant pas, je me suis surtout dit que le développement du personnage était fantastique et ça reste quand même le cas.
Anthony Bajon n'a pas non plus à baisser la tête parce qu'il a été extraordinaire dans un personnage qui manque de confiance en soi, complètement dominé par son inhibition et par la personnalité radicalement opposée de son ami.
Je vois souvent des classements des meilleurs performances d'acting all time, et visiblement les critères ont l'air d'être des gars qui crient ou des meufs qui pleurent. Mais comment ces gens ne comprennent pas que quand l'acteur/trice te transmet ses émotions, te dis plein de choses sans même ouvrir la bouche, c'est une performance titanesque.
Et c'est ce qu'il va faire, se taire. Trop se taire. Les mots ne sortent pas de sa bouche on le sent, sa voix ne porte pas on l'entend. Au point de nous en rendre muet aussi, la boule au ventre dans notre canapé, dominé par la toxicité de Quennard.
Tout le long du film on a la boule au ventre parce qu'on voit bien que toutes ces remarques, blagues, chambrages sont tranchantes, brissantes, et tournent au harcèlement et à l'humiliation publique.
Et comme les personnages n’ont aucun échappatoire, coincés dans leur oisiveté, la situation devient étouffante.
L’arrivée de la fille aurait pu être une porte de sortie. Mais elle ne fait qu’exacerber le problème. Elle attise la jalousie de Quenard et derrière Bajon en paye les frais, humilié devant sa copine, elle se rend compte que il s'écrase totalement et finit inévitablement par la décevoir.
Mais si la bouche d'Anthony Bajon se fige dans le silence qu'il l'entoure, son regard est tellement communicatif que l'on ne peut pas rater ce qu'il ressent. Il nous suscite tellement d'empathie qu'on a envie de l'aider.
Et ce qui est aussi remarquable c'est que par moments on comprend Quennard. On est pas sur un film totalement manichéen avec un connard et un gentil. Parce qu'il est clair que c'est un salaud dans le film. Mais par moments il essaye quand même de sauver cette amitié, il lui demande de parler, de s'exprimer... Et on est tout autant frustré qu'il parle à un mur, impuissant face au mutisme de Bajon. Même si Quennard ne le met pas à l'aise, il y'a des fois où on se dit aussi qu'il ne peut rien faire d'autre, que la balle n'est pas dans son camp.
Parce que il y a quand même de l'amour entre eux. Certes un amour abîmé, tordu, malsain. Certes Quennard se comporte comme un enfoiré mais comme un enfoiré qui tient à son pote et qui a peur qu'il le délaisse. Bajon lui, transpire de la haine à son égard, mais certainement aussi une volonté de le garder si il était moins blessant.
Donc on a un peu le cul entre deux chaises, on est tiraillé par cette amitié dichotomique. On a envie qu'elle s'arrête. Mais d'une autre part, on sait pas trop pourquoi mais on y est attaché. Comme si Durand avait réussi à nous implanter les années précédentes de leur relation sans même qu'on les ait vécues.
Enfin bref dans un petit bled tout à fait ordinaire, Jean Baptiste Durand nous peint une amitié que l'on subodore rapidement comme évanescente.
Et dans la maîtrise la plus totale il nous cloue dans notre impuissance, nous injecte une piqûre de mauvais souvenirs et nous rend aphone.
Il nous blesse, nous touche... et nous détruit.