Perdu dans les dédales monstrueux de l'âme se logent quelque part les couleurs de l'enfance. Il s'agit d'un trésor que les montagnes de richesses ne peuvent remplacer et ne font, à vrai dire, qu'égarer. Le poète argentin qui, en ce début des années quarante, devenait aveugle, était à n'en pas douter hanté par la perspective de perdre avec la vue son Rosebud. Heureusement pour nous, Jorge Luis Borges continua de fréquenter les salles de cinéma et je ne connais pas en conséquence d'appréciation plus juste du film. Voici plutôt :

"Citizen Kane a pour le moins deux arguments. Le premier, qui est d'une imbécilité presque banale, prétend soudoyer les applaudissements des spectateurs les plus distraits. On peut le formuler ainsi : un millionnaire présomptueux accumule statues, jardins, palais, piscines, diamants, voitures, bibliothèques, hommes et femmes ; tout comme cet autre collectionneur antérieur (dont on attribue les observations à l'Esprit saint), il découvre que ces miscellanées pléthoriques ne sont que vanité des vanités et que tout est vanité ; à l'instant de sa mort il n'aspire qu'à un seul désir, un seul objet de l'univers, un pauvre traîneau avec lequel il a joué durant son enfance. Le second argument est très supérieur. Il ajoute au souvenir de Koheleth celui d'un autre nihiliste, Franz Kafka. Le thème (à la fois métaphysique et policier, à la fois psychologique et allégorique) est une enquête sur l'âme secrète d'un homme, à travers les œuvres qu'il a construites, les mots qu'il a prononcés et les nombreuses destinées qu'il a brisées. C'est le procédé de Joseph Conrad dans Chance (1914), et c'est celui du beau film The Power and the Glory, à savoir un ramassis de scènes hétérogènes, sans ordre chronologique. De manière accablante, Orson Welles exhibe à l'infini des fragments de la vie de l'homme Charles Foster Kane et, en les combinant, il nous invite à le reconstruire. Dans ce film abondent toutes les formes de la multiplicité, de l'absence de connexion ; les premières scènes enregistrent les trésors accumulés par Foster Kane ; dans l'une des dernières, une pauvre femme somptueuse et plaintive joue, sur le pavage d'un palais qui est tout aussi bien un musée, avec un énorme casse-tête chinois. Nous comprenons à la fin que les fragments ne sont pas régis par une unité et que l'abominable Charles Foster Kane n'est qu'un simulacre, un chaos d'apparences (corollaire possible, déjà prévu par David Hume et Ernst Mach [...] : nul homme ne sait, en effet, qui il est, nul homme ne peut être quelqu'un). Dans l'une des nouvelles de Chesterton -The head of Caesar, je crois -, le héros observe que rien n'est plus effroyable qu'un labyrinthe qui n'aurait pas de centre. Or, ce film est exactement ce labyrinthe.

Nous savons tous qu'une fête, un palais, une grande entreprise, un déjeuner d'écrivains ou de journalistes, une atmosphère cordiale de franche camaraderie sont tout particulièrement horribles. Citizen Kane est le premier film qui, d'une manière consciente, fasse état de cette vérité.

L'exécution, dans ses grandes lignes, est à la hauteur du vaste argument. Il y a des photographies dont les arrières-plans (comme dans les toiles préraphaélites) ne sont pas moins exacts et précis que les premiers plans.

Toutefois, je me hasarde à croire que Citizen Kane durera, comme durent certains films de Griffith ou de Pudovskin dont personne ne niera la valeur historique mais que personne ne se résigne à revoir. Il souffre de gigantisme, de pédanterie et d'ennui. Il n'est pas intelligent, il est tout simplement génial, dans le sens le plus nocturne et le plus allemand de ce vilain mot. "

Si les flammes consument à jamais le jouet en bois, le souvenir de Rosebud survit à la mort de Foster Kane et le mot inoubliable s'imprime dans la tête du spectateur. Et par cette scène d'adieu dévoilant le centre du labyrinthe, à lui la liberté de revenir au film, pour assembler, telle une femme frivole, le puzzle d'une vie. Beaucoup de certitudes reposent sur quelques flocons de neige, compagnons de jeu de l'enfant.

PS : Je laisse volontiers aux démiurges le soin de rassembler la totalité des choses. Je préfère la philatélie, occupation moins encombrante, image du monde par les faits. Mais ne cherchez pas à entrer dans mon album ; sur la couverture il est écrit "NO TRESPASSING".

Créée

le 22 déc. 2022

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