Chef d'œuvre de chez d'œuvre
On ne dit pas assez à quel point le cinéma est la continuité de la littérature. C'est pourquoi le cinéma, le classique s'entend, peut se permettre quelques extravagances : être vieux, avec des effets spéciaux tout pourris, et à peine parlant (voire pas du tout). Dans la catégorie "chefs d'œuvre", c'est une banalité de le dire : le classique résiste au temps (d'aucuns diront : plus ou moins...). C'est sa fonction, son privilège. Il est programmé pour se survivre à lui-même. C'est dire à quel point les grands films ont du mérite...
Prenez Citizen Kane : regardez l'ouverture, regardez-la bien, vous me direz si ça ne ressemble pas à un épisode de la famille Adams (je parle de la série originale) : avec son château en carton pâte peint dans le fond du décor, ses fumigènes imitation brume et sa neige en polystyrène. Bon, après on a droit au fameux plan point-de-vue-de-la-boule-de-verre-explosée, et les images suivantes, l'infirmière qui ramène les mains du mort sur sa poitrine (celle du mort, hein), et l'ouverture à l'iris (pour dire que c'est l'aube ?). Tout cela a un peu (soyons honnête) un look de vieille photocopie. Le film commence (sur le plan narratif) avec la séquence d'actualités annonçant la mort de Kane, mais au lieu d'apporter une dose de réalisme, elle donne l'impression d'une pub pour le cirque Barnum, avec son collage d'images chopées à droite à gauche (à moment donné : on voit les animaux filmés qui tournent la tête vers la caméra, comme si le déplacement était le fait du spectateur, et non des images) et son commentateur qui égrène les épisodes de la vie de Kane comme un bonimenteur de foire. L'étrange lien entre Kane-le-personnage et Kane-le-film se révèle à ce moment : c'est la crise de 29 et le bonimenteur, d'un ton sinistre, annonce le déclin du grand personnage. C'est sans compter Kane/Welles, ce vieux pro de la com qui n'a besoin que d'un carton, d'une interview pour rétablir la vérité : "Est-ce vrai ?" demande le journaliste en ravi de la crèche. "Ne croyez pas tout ce que dit la radio, lisez l'Inquirer" rétorque un Kane hilare s'adressant à la foule.
Bref, on l'aura compris, Welles, c'est du foutage de gueule. Son Citizen Kane est une fumisterie qui pisse à la raie de tous les amateurs d'honnête cinéma. Bon, c'est vrai quelques idées surnagent. "Rosebud", on doit l'admettre : une idée de génie. Cela dit, en revoyant la scène avec les journalistes, il y en a un qui vend quasiment la mèche, lorsqu'à la question "Rosebud. Qu'est ce que ça veut dire ?" on l'entend suggérer : "c'est peut-être un cheval...". Là, on brûle. Mais il faudra patienter pour connaître la proximité du terrible secret avec le dada enfantin. En attendant, il faut se farcir la vie de ce Foster Kane pompeux et pas cool. Franchement, un biopic sur Berlusconi, ça serait pas mieux ?
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