Le début du film mise en scène par les adolescents parmi les ruines, se faisant chavirer sur la carcasse d'une voiture est magnifique. Puis lancé à toute allure, dans cette chasse au lapin, suivant le mouvement de course des deux lévriers est saisissante de beauté. Le film promet une sorte de rodéo, de western, qui convoque chez le spectateur un ailleurs hors du temps. La destruction de maisons insalubres vient chambouler cet espace de liberté. Les murs s'écroulent violemment à coup de pelleteuse. L’enjeu du film est posé, les roms qui vivent sur leurs terrains insalubres vont devoir quitter leurs terres et par la même occasion seront forcés d'être relogé en ville, de vivre autrement. Ce ne sera pas le cas du grand-père de Toni qui résiste. Lui veut rester chez lui, là où il a construit son petit monde, hors du temps. Cependant, le point de vue sera celui de Toni, petit gars se voulant déjà grand homme, taiseux, dont le regard enfantin idéalise d’abord son grand-père, figure bientôt déconstruite au fil du récit.
Mais au fil du récit, alors que le film accumule les portraits, les fragments documentaires d’un univers rarement représenté au cinéma, les situations s’enchaînent sans jamais tisser une narration véritable. On a le sentiment que le film a trouvé sa forme au montage, tâtonnant par sa fascination des lieux et de ceux qui les investissent réellement. Le documentaire se confronte à la fiction, mais sans jamais prendre. Il n'y a jamais de tension, personne ne se rebelle. Le film finit par tourner en rond, par peur de tomber dans le misérabilisme, il occulte toutes confrontations et toute violence, de vies brisées et dures, qui se passent sous nos yeux. On est à la surface, sans jamais plonger dans les abysses. Le film se répète, revient sur les mêmes lieux, avec le même regard, sans jamais parvenir à se réinventer. Le sujet s'étend mais n'est jamais complètement traité, simplement parsemé d'écho. Seules quelques scènes marquent durablement : celle où Toni retourne chez un ami et filme un coq avec le filtre saturé de son téléphone, ou encore la visite d’un appartement en ville – rare incursion dans un ailleurs où l'électricité fonctionne, où l’eau coule à flot, où l'on voit la vie des autres dans les tours HLM, où la vie semble différente.
Le réalisateur semble hésiter, ne prend pas pleinement en main son récit. Trop fasciné par les lieux et leurs habitants, il reste en retrait, dans une posture d’objectivité qui empêche toute véritable prise de position. Il esquisse des pistes sans jamais les approfondir. Le film reste lâche, sans direction claire. Certes, la photographie est belle, les visages parlent d’eux-mêmes, mais il manque un cadre, une ossature. Le tout aurait peut-être gagné en force dans un format court. Cela manque de puissance, de profondeur – on sent qu’il s’agit d’un premier film.
Que convoque réellement ce titre "ville sans sommeil", alors que le sommeil ne semble pas être entravé, que le danger ne rode pas. Il est bien question d’un trafic de drogue, tenu par une figure de "madre", mais cette ligne reste en surface. Aucun danger ne rôde vraiment. Tout semble trop esthétisé, trop mis en scène pour appuyer l’idée d’une “ville dans la ville”. Le choix d’écarter totalement la grande ville est assumé, mais la confrontation – pourtant au cœur du propos – n’a jamais lieu.Le générique de fin, ingénieux et charmant, relance le film, et nous fait quitter le bidonville à reculons pour s'évanouir et donner place à la route bétonnée vers Madrid. Mais à nouveau on retrouve le leitmotiv de la couleur du filtre du portable, une idée insistante qui, à force de répétition, finit par affaiblir le propos et se parasiter par elle-même....Le film, malgré ses qualités formelles et son humanisme, rate sa cible. Dommage.