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Une cocotte vouée à la cocotte échappe à son destin et tente simplement de survivre dans un monde traversé par la violence, qu’elle soit naturelle ou produite à dessein. C’est sans doute là que se dessine la véritable ligne de partage du film : non pas entre les hommes et les autres animaux, mais entre les violences qui relèvent de l’ordre du monde et celles qui procèdent d’une intention et d’un système.
Ce n’est pas la première fois qu’un animal occupe l’écran comme personnage principal, mais à ma connaissance, c’est la première fois que ce rôle est dévolu à un gallinacé. Dans Cocotte, la Poule (interprétée par diverses poules, du fait de la fatigabilité de l’animal) est la vedette du film, mais elle n’en constitue pas exactement le point de vue. György Pálfi résiste à la tentation anthropomorphique : son héroïne n’a ni conscience réflexive, ni projet, ni stratégie ; elle ne joue pas sa vie, elle la traverse, témoin du monde qu’elle parcourt et qui lui échappe ; on peut admirer la mise en scène et la direction d’actrice, pour ainsi dire, qui parviennent à faire exister cet animal comme personnage sans jamais lui attribuer des pensées humaines : ce ne sont jamais que les spectateurs qui peuvent prêter une cohérence intentionnelle aux rencontres et aux accidents qui jalonnent son parcours. Même les nombreux champs-contrechamps entre la poule et les produits dérivés de son espèce – œufs, volailles prêtes à cuire ou autres variations culinaires – relèvent davantage du clin d’œil adressé au spectateur que de la construction d’une subjectivité.
Cocotte tire une partie de sa force de la ressemblance troublante qu’il permet au spectateur d’établir entre les existences animales et humaines : précarité, exposition au danger, dépendance à des forces qui nous dépassent. La maxime qui ouvre le film, un haïku de Kobayashi Issa, donne tout son sens à cette traversée des mondes : « Le monde de la rosée est assurément un monde de rosée, et pourtant… » Il me semble que ces mots rappellent à la fois la fragilité de toute vie et l’impossibilité de s’y résigner tout à fait, et suggèrent aussi l'irréductibilité de chaque monde (ou espèce) autant que la porosité de leurs frontières.
Le propos devient à mes yeux plus discutable lorsque le film appuie cette ressemblance pour transformer une analogie en équivalence. Le rapprochement avec le sort des migrants, notamment, produit un certain malaise : on peut reconnaitre une communauté de vulnérabilité entre les vivants sans pour autant abolir les différences de situation, d’histoire et de conscience. Refuser de placer sur le même plan des poussins d’élevage et des êtres humains morts dans un camion n’a rien d’un réflexe spéciste : c’est simplement dire que toute analogie a ses limites et que suggérer des échos est souvent plus parlant que forcer les comparaisons.
Au fond, Cocotte est sans doute plus convaincant lorsqu’il regarde le monde à hauteur de poule que lorsqu’il cherche à ériger cette dernière en miroir de l’humain. C’est dans cette vision oblique, décentrée, presque accidentelle, qu’il trouve sa singularité.
Créée
le 31 mai 2026
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