Alain Resnais traduit la pièce d’Alan Ayckbourn Private fears in public places par Cœurs (France, 2006).

Cette traduction du titre souligne le choix esthétique auquel Resnais soumet l’œuvre originale. Plutôt que d’aborder une intrigue amoureuse, à l’instar de la pièce de théâtre, Resnais réalise son film en centrant ses formes sur la duplicité motrice des âmes. Le génie du cinéaste, celui de moduler son langage formel au profit du récit, franchit là un sommet que seules quelques une de ses œuvres avaient atteint. Cœurs, qui retrouve un certain solennel absent de Pas sur la bouche, ne parle pas d’amour, ou s’il en parle ce n’est pas pour lui-même mais pour mieux accentuer les motivations des sentiments.

S’ouvrant sur un Paris taris sous la neige, Resnais succède au long travelling envolé le très gros-plan de deux bouches, de deux paires de lèvres masculine et féminine. Dans la masse, Resnais nous parle d’individus, d’une poignée de gens. Les protagonistes ne prétendent pas à l’exhaustivité mais sont exemplairement représentatifs sur les vicissitudes de l’âme. Tout cœur y est en proie à la dualité. Cette dichotomie des âmes est induite formellement par la scission en deux parts qu’engendre un obstacle. Quand Dussollier flirte avec Azéma au bureau, c’est toujours au travers d’une paroi de verre que commencent leurs dialogues. Il y a très souvent des objets qui distancent les personnages entre eux. C’est une grisaille qui abrite les intentions. L’essence de chacun est le grand absent du film. Le blanc nacré des neiges flottantes à l’extérieur qui parasitent la ville et voile le dehors est ce fantôme hantant les paysages et dissipant les cœurs. Personne n’apparaît comme il est vraiment, et cette neige sempiternelle est l’une des plus belles représentations du cinéma de Resnais pour illustrer l’entre-deux de chaque être, la profusion des caractères en chacun, le refus total de la stabilité.

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le 7 mars 2026

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Yasujirô Rilke

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