Il y a une déchéance qui pousse à fuir l'Europe pour s'enfermer dans une ville de poussière à la lisière du Maroc.
Il y a une autre déchéance, plus profonde encore, qui pousse à fuir cette même ville pour s'enfoncer dans le désert.
Tom Brown (Gary Cooper) et Amy Jolly (Marlene Dietrich).
Qu'est-ce qui a pu pousser ces deux personnages à partir d'Europe pour se faire oublier à Mogador, dans le Maroc colonial ponctué de guerres (pardon : "mesures de pacification") contre des dernières poches de résistance ? On ne le saura pas, mais il y a bien des souffrances et bien des histoires passées sous silence. Qu'un jeune Américain s'engage dans la Légion Étrangère française, c'est évidemment le signe d'une déchéance, d'une fuite, d'une faute lourde. Mais elle, la jolie meneuse de chanteuse, la femme libre et provocante ?
"Il y a une Légion pour les femmes aussi", dira-t-elle, et ce sera le seul aveu qu'elle laissera échapper. Mais on comprend bien la douleur. Douleur de sentiments repoussés, douleur d'un départ plus subi que choisi, douleur d'un abandon. Sur le bateau qui l'emmène à Mogador, l'officier surnomme ces voyageurs des "suicide passenger" : un aller, pas de retour.


Les deux personnages se ressemblent énormément. Ils se veulent libres, n'écoutant personne sinon leur propre volonté. Les officiers ont beau s'échiner à hurler leurs ordres, le légionnaire Brown s'en moque. Il est séducteur, bagarreur, inconséquent. On veut l'obliger à aller quelque part, il menace de déserter.
Amy, elle, se veut une femme libre. Libre de toutes les bienséances, libre de toutes les règles sociales. Provocatrice, sensuelle, elle joue sur la confusion des sexes ou l'immoralité. Elle débarque sur scène habillée en homme, elle embrasse une autre femme. Elle est le scandale incarné.
Mais derrière ce personnage de femme apparemment forte se cache des fêlures, des faiblesses. Amy se méfie de ses propres sentiments. Elle sait que l'amour conduit à la fuite, qu'il condamne à l'isolement social, voire à l'exil.


C'est tout ce processus que montre le film. Comme tous les grands mélodrames, Morocco montre le conflit entre les sentiments incontrôlables et la communauté, entre l'amour et l'appartenance à la société. L'amour, c'est ce qui isole, qui coupe du monde. Coincée entre le légionnaire et le millionnaire, Amy est donc prise entre l'aventure passionnelle et ce que dicte la raison. Entre les sentiments et l'apparence d'une vie "saine".
Car Morocco est un mélodrame. Un très beau mélodrame, d'autant plus beau qu'il est subtil. Pas de pathos, pas de musique grandiloquence, mais des personnages tiraillés, des souffrances enfouies que l'on se saura jamais. Le tout dans un décor exotique totalement à la mode dans le cinéma de l'époque, dans un Mogador transformé en Babel par la multitude des langues parlées mais aussi (et surtout) par la luxure qui semble présente à chaque coin de rue.
Josef Von Sternberg, après le succès de L'Ange Bleu, arrive donc à Hollywood avec sa Galatée, une Marlene transformée physiquement mais toujours, plus que jamais, symbole de sensualité. Et le couple qu'elle forme avec Gary Cooper constitue une légende à part entière. le résultat est formidable et passionnant. Un grand film.

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le 9 févr. 2016

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