Elliptique à souhait, le format du film aurait pu me dérouter, étant plutôt sensible à une certaine unité de temps. Ici, il n’en est rien, Paweł Pawlikowski nous offre ici une écriture brillante, composée d’une trame à la fois épurée et émotionnellement riche. Pawlikowski parvient à insuffler une vibrante et ombrageuse sensualité à la relation des deux tourtereaux maudis, dont la toxicité est somptueusement mise en scène. On parvient à saisir la déroute de ses personnages, broyés par la grande Histoire, désespérés de trouver le salut dans cet amour, dont ils refusent l’évident dysfonctionnement faute de s’accomplir avec quelqu’un d’autre.
Le film repose largement sur une collaboration hors pair entre Pawlikowski et son chef op Lukasz Zal. Les images sont à couper le souffle. D’une élégance rare. Les compositions sont à la fois claires et opaques : la radicalité du parti pris produit un fascinant rapport entre le champ et le hors champ. L’utilisation de focales plutôt longues et le respect d’une certaine fixité - que la caméra soit statique ou non, il y a autant de travellings que de plans statiques -, comme pour dire à la fois la rigidité du cadre dans lesquels nos protagonistes évoluent, mais qui transcende ce symbolise et amène une dimension quasi mythologique, ou au moins hautement romanesque, à la narration visuelle.
C’est aussi et surtout la musique qui nous fait vibrer. Elle nous plonge en immersion dans ce monde soviétique, amène une qualité quasi élégiaque et ombrageuse, mais surtout elle raconte le parcours des personnages, avec notamment le leitmotiv créé par le morceau Dwa serduska, qui parcoure les cultures avec eux.
Si toutes ces qualités ne suffisaient pas, Pawlikowski parachève le réussite de son oeuvre en parvenant à condenser son récit épique en 90min. Le beauté de l’épure à son paroxysme!